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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1830‑1840· Les consolations (Mars 1830)

XXVIII. Les larmes de racine

Charles Augustin Sainte-Beuve· 120 vers

Comme un lis penché par la pluie
Courbe ses rameaux éplorés,
Si la main du Seigneur vous plie,
Baissez votre tête et pleurez :
Une larme à ses pieds versée
Luit plus que la perle enchâssée
Dans son tabernacle immortel ;
Et le cœur blessé qui soupire
Rend des sons plus doux que la lyre
Sous les colonnes de l’autel.LAMARTINE.

Jean Racine, le grand poëte,Le poëte aimant et pieux,Après que sa lyre muetteSe fut voilée à tous les yeux,Renonçant à la gloire humaine,S’il sentait en son âme pleineLe flot contenu murmurer,Ne savait que fondre en prière,Pencher l’urne dans la poussièreAux pieds du Seigneur, et pleurer.

Comme un cœur pur de jeune filleQui coule et déborde en secret,À chaque peine de famille,Au moindre bonheur, il pleurait ;À voir pleurer sa fille aînée ;À voir sa table couronnéeD’enfants et lui-même au déclin ;À sentir les inquiétudesDe père, tout causant d’étudesLes soirs d’hiver avec Rollin ;

Ou si dans la sainte patrie,Berceau de ses rêves touchants,Il s’égarait par la prairieAu fond de Port-Royal des Champs,S’il revoyait du cloître austèreLes longs murs, l’étang solitaire,Il pleurait comme un exilé ;Pour lui, pleurer avait des charmesLe jour que mourait dans les larmesOu La Fontaine ou Champmeslé.

Surtout ces pleurs avec délicesEn ruisseaux d’amour s’écoulaient,Chaque fois que sous des cilicesDes fronts de seize ans se voilaient,Chaque fois que des jeunes filles,Le jour de leurs vœux, sous les grilleS’en allaient aux yeux des parents ;Et foulant leurs bouquets de fête,Livrant les cheveux de leur tête,Épanchaient leur âme à torrents.

Lui-même il dut payer sa dette.Au temple il porta son agneau :Dieu marquant sa fille cadetteLa dota du mystique anneau.Au pied de l’autel avancéeLa douce et blanche fiancéeAttendait le divin Époux ;Mais, sans voir la cérémonie,Parmi l’encens et l’harmonieSanglotait le père à genoux.

Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,Pareils à ceux qu’en sa ferveurMagdeleine la pécheresseRépandit aux pieds du Sauveur ;Pareils aux flots de parfum rareQu’en pleurant la sœur de LazareDe ses longs cheveux essuya ;Pleurs abondants comme les vôtres,Ô le plus tendre des Apôtres,Avant le jour d’Alleluia !

Prière confuse et muette,Effusion de saints désirs !Quel luth se fera l’interprèteDe ces sanglots, de ces soupirs ?Qui démêlera le mystèreDe ce cœur qui ne peut se taireEt qui pourtant n’a point de voix ?Qui dira le sens des murmuresQu’éveille à travers les ramuresLe vent d’automne dans les bois ?

C’était une offrande avec plainteComme Abraham en sut offrir ;C’était une dernière étreintePour l’enfant qu’on a va nourrir ;C’était un retour sur lui-même,Pécheur relevé d’anathème,Et sur les erreurs du passé ;Un cri vers le Juge sublimePour qu’en faveur de la victimeTout le reste fût effacé.

C’était un rêve d’innocence,Et qui le faisait sangloter,De penser que, dès son enfance,Il aurait pu ne pas quitterPort-Royal et son doux rivage,Son vallon calme dans l’orage,Refuge propice aux devoirs :Ses châtaigniers aux larges ombres ;Au dedans, les corridors sombres,La solitude des parloirs.

Oh ! si les yeux mouillés encore,Ressaisissant son luth dormant,Il n’a pas dit à voix sonoreCe qu’il sentait en ce moment ;S’il n’a pas raconté, Poëte,Son âme pudique et discrète,Son holocauste et ses combats,Le Maître qui tient la balanceN’a compris que mieux son silence ;Ô mortels, ne le blâmez pas !

Celui qu’invoquent nos prièresNe fait pas descendre les pleursPour étinceler aux paupières,Ainsi que la rosée aux fleurs ;Il ne fait pas sous son haleinePalpiter la poitrine humainePour en tirer d’aimables sons ;Mais sa rosée est fécondante,Mais son haleine immense, ardente,Travaille à fondre nos glaçons.

Qu’importe ces chants qu’on exhale,Ces harpes autour du saint lieu ;Que notre voix soit la cymbaleMarchant devant l’arche de Dieu ;Si l’âme trop tôt consolée,Comme une veuve non voilée,Dissipe ce qu’il faut sentir ;Si le coupable prend le change,Et, tout ce qu’il paie en louange,S’il le retranche au repentir ?

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources