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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

À David

statuaire.

Charles Augustin Sainte-Beuve· 48 vers

À l’heure où l’on est loin de la foule envieuse,Quand la neige, à minuit, lente, silencieuse,Tombe aux toits endormis,Et que seul, ô David, dans ton atelier sombreTu veilles au milieu de tes bustes sans nombreComme au milieu d’amis ;

Quand ton poêle s’éteint ; quand ta lampe mouranteTremble à tous ces fronts blancs, et, comme une âme errantePasse et joue à l’entour,Bien des fois, n’est-ce pas ? l’enthousiasme austèrePar degrés te saisit et t’enlève à la terre,Épris d’un noble amour !

Tu penses à la gloire, à l’oubli qu’on redoute,À semer ici-bas le marbre sur la routeOù d’autres vont venir,À prendre rang un jour au Panthéon sublimeDes hôtes immortels que ton ciseau ranimeEt garde à l’avenir.

Et déjà sous la lampe et ses rayons débiles,Tu vois autour de toi tes marbres immobilesFrémir et s’ébranler,Ils vivent : un regard sort de chaque paupière ;Comme le Commandeur, tous ces hommes de pierreTe font signe d’aller.

Et bientôt, s’agitant, ils passent sur ta tête,Puis repassent ; et toi, tu voudrais à la fêteSuivre ces grands vieillards :Telles sur Ossian, au sein des nuits neigeuses,Se penchent des aïeux les Ombres voyageusesQue bercent les brouillards.

Le pan de leur manteau flotte aux vents et te touche ;Ému, tu sens la voix expirer à ta boucheEt tes yeux se mouiller ;Et l’extase pour toi prolonge ce beau rêve,Jusqu’à ce que ta lampe en mourant te l’enlèveEt te vienne éveiller.

Hélas ! dans les cités la foule qui sommeille ;Çà et là, vers minuit, l’artiste en pleurs qui veilleEt lève au ciel les bras,Et quelques noms sacrés que toujours lui ramèneUn ardent souvenir, c’est là la gloire humaine,David, et tu l’auras !

Tu l’auras ; car, puisant dans ta pierre féconde,D’Argos à Panama tu vas orner le mondeD’illustres monuments ;Tu peuples de héros les vieux ponts de nos villes,Les continents nouveaux, et les lointaines îles,Et les tombeaux dormants.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources