Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme
X. À elle, qui était allée entendre des scènes de l’opéra d’orphée
Tandis que vous alliez ouïr les pleurs d’OrphéeEt que Gluck vous ouvrait son royaume infini,Moi, j’allais égarant ma douleur étouffée,Et, par la sombre nuit, j’errais comme un banni.
Sous un croissant moqueur qui sourit avec ruse,Pareil au chien d’Hécate aboyant longuement,J’allais jetant ma plainte à la cité confuse,Et criant : Je suis seul et ne suis plus amant !
Ces pleurs que vous versiez sur la fable sacréeEt pour une Ombre vaine évanouie au jour,Je les ai demandés d’une lèvre altéréeAu nom d’un véritable et d’un vivant amour.
Ce que l’art vous apprend et le chant vous révèleDe ces veuves douleurs d’un cœur inconsolé,Cet obstiné sanglot d’une plainte immortelle,Je vous l’ai fait entendre, et n’ai rien éveillé.
En me voyant gémir, votre froide paupièreM’a refermé d’abord ce beau ciel que j’aimais.Comme aux portes d’Enfer, à vos lèvres de pierreVous m’avez opposé pour premier mot : Jamais !
Oh ! ne le croyez pas que de tels mots s’oublient,Ni que l’amitié calme y fonde ses douceurs ;Ils sont âpres et durs les seuls nœuds qui me lient ;Ils s’useront peut-être, et les Dieux sont vengeurs.
Mais ce n’est point vengeance ici que je réclame ;Loin de moi de prétendre offenser ni toucher !J’exhale amèrement la peine de mon âme,Je l’exhale sans charme, et me plains au rocher.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources