Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

Dévouement

Charles Augustin Sainte-Beuve· 36 vers

Que faire de la vie ? ah ! plutôt qu’en ma coucheUne nuit, le teint vert, les dents noires, l’œil louche,Plié sur mon séant, un bras hors du rideau,Remêlant quelque poudre au fond d’un verre d’eau,M’assoupir lâchement sous une double dose,Que ne puis-je, en mourant, servir à quelque chose !C’eût bien été ma place, en ces jours désastreux,Où des bourreaux sanglants se dévoraient entre eux.Le juste par sa mort proteste et se retire.Que j’eusse alors, tout fier, porté comme au martyre,Après Roland, Charlotte, et le poëte André,Ma tête radieuse à l’échafaud sacré !Même aujourd’hui, qu’après les tempêtes civilesLa Concorde, au front d’or rit d’en haut sur nos villes,Et qu’il n’est ni couteau ni balle à recevoirPour le Roi, pour le peuple, enfin pour un devoir ;Si du moins, en secret, des dévouements intimesPouvaient aux mains du Sort échanger les victimes,Et si, comme autrefois, l’homme obtenait des CieuxDe racheter les jours des êtres précieux !Ô mes amis si chers, lorsque dans nos soiréesJ’ai senti sous les chants vos voix plus altérées,Sous vos doigts merveilleux de plus mourants accords,Et l’âme trop ardente en de trop faibles corps ;Lorsque je vois se fondre une face jaunie,Et des yeux se creuser sous un front de génie,Et tomber vos cheveux et vos tempes maigrir ;Ô mes amis, pour vous que je voudrais mourir !Et pour la vierge encor, qui, tremblante, inconnue,Au torrent l’autre jour me tendit la main nue,Et qui, blanche, demain, va porter à l’autel,Près de l’amant qu’elle aime, un germe, hélas ! mortel,Pour cette vierge encore, offrant au Ciel propiceDans leur calice amer mes jours en sacrifice,Afin que, rose et fraîche, elle puisse guérir,Sans qu’elle en sache rien, que je voudrais mourir !

36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources