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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Poésies

Le cénacle

Charles Augustin Sainte-Beuve· 102 vers

Quand vous serez plusieurs réunis en mon nom,
je serai avec vous.

En ces jours de martyre et de gloire, où la hacheEffaçait dans le sang l’impur crachat du lâcheSur les plus nobles fronts ;Où les rhéteurs d’Athène et les sages de RomeRaillaient superbement les fils du Dieu fait hommeQu’égorgeaient les Nérons,

Quelques disciples saints, les soirs, dans le cénacleSe rassemblaient, et là parlaient du grand miracle,À genoux, peu nombreux,Mais unis, mais croyants, mais forts d’une foi d’ange :Car des langues de feu voltigeaient, chose étrange !Et se posaient sur eux.

Moins mauvais sont nos jours. Pourtant on y blasphème,Et des railleurs encor lancent leur anathèmeAu Dieu qu’on ne voit pas.Si le poëte saint, apôtre du mystère,Descend, portant du ciel quelque chose à la terre :« Où court-il de ce pas ?

« Que nous veut ce chanteur dans sa fougue insensée ? »Et voilà qu’un mépris fait rentrer la penséeAu cœur qui la cachait,Comme au penchant des monts l’hiver qui recommenceSuspend l’onde lancée et la cascade immenseQui déjà s’épanchait.

Que faire alors ? se taire ?… oh ! non pas, mais poursuivre,Mais chanter, plein d’espoir en Celui qui délivre,Et marcher son chemin ;Puis les soirs quelquefois, loin des moqueurs barbares,Entre soi converser, compter les voix trop raresEt se donner la main ;

Et là, le fort qui croit, le faible qui chancelle,Le cœur qu’un feu nourrit, le cœur qu’une étincelleTraverse par instants ;L’âme qu’un rayon trouble et qu’une goutte enivre,Et l’œil de chérubin qui lit comme en un livreAux soleils éclatants,

Tous réunis, s’entendre, et s’aimer, et se dire :Ne désespérons point, poëtes, de la lyre,Car le siècle est à nous. —Il est à vous ; chantez, ô voix harmonieuses,Et des humains bientôt les foules envieusesTomberont à genoux.

Parmi vous un génie a grandi sous l’orage,Jeune et fort ; sur son front s’est imprimé l’outrageEn éclairs radieux ;Mais il dépose ici son sceptre, et le repousse ;Sa gloire sans rayons se fait aimable et douceEt rit à tous les yeux.

Oh ! qu’il chante longtemps ! car son luth nous entraîne,Nous rallie et nous guide, et nous tiendrons l’arène,Tant qu’il retentira ;Deux ou trois tours encore, aux sons de sa trompette,Aux éclats de sa voix que tout un chœur répète,Jéricho tombera !

Et toi, frappé d’abord d’un affront trop insigne,Chantre des saints amours, divin et chaste cygne,Qu’on osait rejeter,Oh ! ne dérobe plus ton cou blanc sous ton aile ;Reprends ton vol et plane à la voûte éternelleSans qu’on t’ait vu monter.

Un jour plus pur va luire, et déjà c’est l’aurore :Poëtes, à vos luths !… Pourquoi tarder encore,Ô vous, le plus charmant ?Sous quels doigts merveilleux la mélodie a-t-elleOu tissus plus soyeux, ou plus riche dentelle,Ou plus fin diamant ?

Fuyez des longs loisirs la molle enchanteresse ;La gloire est là (partez !) qui du regard vous presseEt vous convie au jour :Hâtez-vous ; quelle voix plus tendrement soupire,Et mêle dans nos yeux plus de pleurs au sourireQuand vous chantez l’amour ?

Mais un jeune homme écoute, à la tête pensive,Au regard triste et doux, silencieux convive,Debout en ces festins :Il est poëte aussi ; de sa palette ardenteVont renaître en nos temps Michel-Ange avec DanteEt les vieux Florentins.

Fraternité des arts ! union fortunée !Soirs dont le souvenir, même après mainte année,Charmera le vieillard !Lorsqu’enfin tariront ces délices ravies,Que le sort, s’attaquant à de si chères vies(Oh ! que ce soit bien tard),

Aura mis à son rang le grand homme qui tombeEt fait, comme toujours, un autel de sa tombe,Alors, si l’un de nous,Le dernier, le plus humble en ces banquets sublimes(Car le sort trop souvent aux plus nobles victimesGarde les premiers coups),

S’il survit, seul assis parmi ces places vides,Lisant, des jeunes gens les questions avidesDans leurs yeux ingénus,Et des siens essuyant une larme qui nage,Il dira tout ému des pensers du jeune âge :« Je les ai bien connus ;

« Ils étaient grands et bons. L’amère jalousie« Jamais chez eux n’arma le miel de poésie« De son grêle aiguillon,« Et jamais dans son cours leur gloire éblouissante« Ne brûla d’un dédain l’humble fleur pâlissante,« Le bluet du sillon. »

Est-il besoin de faire remarquer que, dans son Cénacle, Joseph n’a introduit que quelques poëtes et un jeune et grand peintre réellement unis entre eux et avec lui par des rapports intimes d’amitié et de voisinage ? Il n’a pu prétendre exclure d’un Cénacle idéal plus vaste et plus complet tant d’autres artistes qu’il ne nomme pas. (Note de l’Éditeur.)

102 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources