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un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Vie de joseph Delorme

« Songe charmant, douce espérance  »

Charles Augustin Sainte-Beuve· 116 vers

Songe charmant, douce espérance !Ainsi je revois à quinze ans ;Aux derniers reflets de l’enfance,À l’aube de l’adolescence,Se peignaient mes jours séduisants.

Mais la gloire n’est pas venue ;Mon amante auprès d’un épouxDe moi ne s’est plus souvenue,Et de ma folie inconnueMa mère se plaint à genoux.

Moi, malheureux, je rêve encore,Et, poète désenchanté,À l’autel du Dieu que j’adoreSous la cendre je me dévore,Foyer que la flamme a quitté.

Avez-vous vu, durant l’orage,L’arbre par la foudre allumé ?Longtemps il fume ; en long nuageSa verte sève se dégageDu tronc lentement consumé.

Oh ! qui lui rendra son jeune âge ?Qui lui rendra ses jets puissants,Les nids bruyants de son feuillage,Les rendez-vous sous son ombrage,Vos rameaux, la nuit gémissants ?

Qui rendra ma fraîche penséeÀ son rêver délicieux ?Quel prisme à ma vue effacéeRepeindra la couleur passéeOù nageaient la terre et les cieux ?

Était-ce une blanche atmosphère,La brouillard doré du matin,Ou du soir la rougeur légère,Ou cette pâleur de bergèreDont Phébé nuance son teint

Était-ce la couleur de l’ondeQuand son cristal profond et purRéfléchit le dame du monde ?Ou l’œil bleu de la beauté blondeLuisait-il d’un si tendre azur ?

Mais bleue encore est la prunelle ;Mais l’onde encore est un miroir ;Phébé toujours luit aussi belle ;Chaque matin l’aube est nouvelle,Et le ciel rougit chaque soir.

Et moi, mon regard est sans vie ;Dans l’univers décoloréJe traîne l’inutile envieD’y revoir la lueur ravieQui d’abord l’avait éclairé.

Je soulève en vain la paupière ;Sans l’œil de l’âme, que voit-on ?Ô Ciel, ôte-moi ta lumière ;Mais rends-moi ma flamme première ;Aveugle-moi comme Milton !

Enfant, je suis Milton ! relève ton courage ;N’use point ta jeunesse à sécher dans le deuil ;Il est pour les humains un plus noble partageAvant de descendre au cercueil !

Abandonne la plainte à la vierge abusée,Qui, sur ses longs fuseaux se pâmant à loisir,Dans de vagues élans se complaît, amuséeAu récit de son déplaisir.

Prise, brise, il est temps, la quenouille d’Alcide ;Achille, loin de toi cette robe aux longs plis !Renaud, ne livre plus aux guirlandes d’ArmideTes bras trop longtemps amollis.

Tu rêves, je le sais, le laurier des poètes ;Mais Pétrarque et le Dante ont-ils toujours rêvéEn ces temps où luisait, dans leurs nuits inquiètes,Des partis le glaive levé ?

Et moi, rêvais-je alors qu’Albion en colère,Pareille à l’Océan qui s’irrite et bondit,Loin d’elle rejetait la race impopulaireDu tyran qu’elle avait maudit ?

Il fallut oublier les mystiques tendresses,Et les sonnets d’amour, dits à l’écho des bois ;Il fallut, m’arrachant a mes douces tristesses,Corps à corps combattre les rois.

Éden, suave Éden, berceau des frais mystères,Pouvais-je errer en paix dans tes bosquets pieux,Quand Albion pleurait, quand le cri de mes frèresAvec leur sang montait aux cieux ?

Je croyais voir alors l’Ange à la torche sainte :Terrible, il me chassait du divin paradis,Et, debout à la porte, il en gardait l’enceinte,Ainsi qu’il la garda jadis.

Sur moi, quand je fuyais, il secoua sa flamme ;Sion, quel chaste amour en moi fut allumé !Dans tes embrassements je répandis mon âme,De Sion enfant bien-aimé.

Sur Sion qui gémit la voix du Seigneur gronde ;Il vient la consoler par ces terribles sons ;Silence aux flots des mers, aux entrailles du monde !Silence aux profanes chansons !

Non, la lyre n’est pas un jouet dans l’orage ;Le poète n’est pas un enfant innocent,Qui bégaye un refrain et sourit a » carnageDans les bras de sa mère en sang.

Avant qu’a ses regards la patrie immoléeDans la poussière tombe, elle l’a pour soutien :Par le glaive il la sert, quand sa lyre est voilée ;Car le poète est citoyen.

— Ainsi parlait Milton ; et ma voix plus sévère,Par degrés élevant son accent jusqu’au sien,Après lui murmurait : « Oui, la France est ma mère,Et le poète est citoyen. »

Triste et commun effet des troubles domestiques !À quoi tiennent, mon Dieu, les vertus politiques ?Combien doivent leur faute à leur sort rigoureux,Et combien semblent purs qui ne furent qu’heureux !

Des partis l’haleine glacéeNe t’inspira point tour à tour ;Aussi chaste que la pensée,Nul souffle ne t’a caressée,Excepté celui de l’amour !

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources