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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies de sainte-Beuve, 1829· Suite de joseph Delorme

II. Sous l’odéon

Charles Augustin Sainte-Beuve· 40 vers

À Auguste Desplaces.

Ô la belle élancée, élégante et nu-tête,Assise à son comptoir ou bien souvent debout !On passe, on est charmé ; l’on repasse, on s’arrête :Elle nous voit à peine, on la voit de partout.

Quoi ? tout le jour ainsi dans l’étroite volière,Oiseau qu’on croit si libre et pourtant enchaîné !Pour qui donc sa chanson ? pour qui, sous sa paupière,Ces doux feux qu’elle voile au passant obstiné ?

La jeunesse bourdonne et court sous le portiqueAvec de joyeux ris et des regards ardents :Elle, comme une reine ou la Minerve antique,Front pur, tête baissée, elle songe au-dedans.

Sans lever ses beaux yeux, quand la foule s’empresse,Elle pose à deux mains sur son genou légerLe livre qu’elle lit (c’est, je crois bien, Lucrèce),Et l’on voit au beau vers son beau doigt s’allonger.

Moins calme eu son boudoir s’assied la noble dame,Moins à l’aise au désert, à l’ombre des forêts ;Dans cette cage ouverte, ainsi cette jeune âmeVit, respire en plein air et livre ses secrets.

Oh ! non, elle les cache et se garde fidèleAu jeune ami qui rôde et dont on est jaloux :Plus heureux il évite, il ose être loin d’elle,De peur de laisser voir ce qui serait trop doux !

Ô si j’étais poète, ô ! dès l’aube, à chaque heure,Je viendrais m’égarer jusqu’aux ombres des nuits :Sous les piliers tournants de la vague demeureJe viendrais enchaîner, dérouler mes ennuis.

Chaque fois, en passant, j’essaierais sa louangeD’un vers harmonieux et d’un timide chant ;Ma lèvre aurait ces mots de jeune fille et d’ange :La Stance sur ses pieds grandirait en marchant,

Puis le tour accompli du portique sonoreMe ramènerait juste au pilier qui me plaît,Et la rime à l’instant, riche et docile encore,Viendrait, à jeune Belle, enfermer le couplet.

— Regret de nos printemps ! Espérance adorée !Ô promenoir si cher à nos libres amours !Ô traces d’autrefois, qui revivent toujours !Ô jeune Ami, pourquoi me l’as-tu donc montrée ?

40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources