Au Jardin de l’Infante, 1893
« Mon Âme est une infante en robe de parade »
Mon Âme est une infante‖ en robe de parade,Dont l'exil se reflète,‖ éternel et royal,Aux grands miroirs déserts‖ d'un vieil Escurial,Ainsi qu'une galère‖ oubliée en la rade.
Aux pieds de son fauteuil,‖ allongés noblement,Deux lévriers d'Écosse‖ aux yeux mélancoliquesChassent, quand il lui plaît,‖ les bêtes symboliquesDans la forêt du Rêve‖ et de l'Enchantement.
Son page favori,‖ qui s'appelle Naguère,Lui lit d'ensorcelants‖ poèmes à mi-voix,Cependant qu'immobile,‖ une tulipe aux doigts,Elle écoute mourir‖ en elle leur mystère…
Le parc alentour d'elle‖ étend ses frondaisons,Ses marbres, ses bassins,‖ ses rampes à balustres ;Et, grave, elle s'enivre‖ à ces songes illustresQue recèlent pour nous‖ les nobles horizons.
Elle est là résignée,‖ et douce, et sans surprise,Sachant trop pour lutter‖ comme tout est fatal,Et se sentant, malgré‖ quelque dédain natal,Sensible à la pitié‖ comme l'onde à la brise.
Elle est là résignée,‖ et douce en ses sanglots,Plus sombre seulement‖ quand elle évoque en songeQuelque Armada sombrée‖ à l'éternel mensonge,Et tant de beaux espoirs‖ endormis sous les flots.
Des soirs trop lourds de pourpre‖ où sa fierté soupire,Les portraits de Van Dyck‖ aux beaux doigts longs et purs,Pâles en velours noir‖ sur l'or vieilli des murs,En leurs grands airs défunts‖ la font rêver d'empire.
Les vieux mirages d'or‖ ont dissipé son deuil,Et, dans les visions‖ où son ennui s'échappe,Soudain — gloire ou soleil —‖ un rayon qui la frappeAllume en elle tous‖ les rubis de l'orgueil.
Mais d'un sourire triste‖ elle apaise ces fièvres ;Et, redoutant la foule‖ aux tumultes de fer,Elle écoute la vie —‖ au loin — comme la mer…Et le secret se lait‖ plus profond sur ses lèvres.
Rien n'émeut d'un frisson‖ l'eau pâle de ses yeux,Où s'est assis l'Esprit‖ voilé des Villes mortes ;Et par les salles, où‖ sans bruit tournent les portes,Elle va, s'enchantant‖ de mots mystérieux.
L'eau vaine des jets d'eau‖ là-bas tombe en cascade,Et, pâle à la croisée,‖ une tulipe aux doigts,Elle est là, reflétée‖ aux miroirs d'autrefois,Ainsi qu'une galère‖ oubliée en la rade.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 10[abba] 1[abbaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a parade / rade féminine, classiqueb royal / Escurial masculine, classiquea noblement / l'Enchantement masculine, classiqueb mélancoliques / symboliques féminine, classiquea Naguère / mystère féminine, classiqueb mi-voix / doigts masculine, classiquea frondaisons / horizons masculine, classiqueb balustres / illustres féminine, classiquea surprise / brise féminine, classiqueb fatal / natal masculine, classiquea sanglots / flots masculine, classiqueb songe / mensonge féminine, classiquea soupire / d'empire féminine, classiqueb purs / murs masculine, classiquea deuil / l'orgueil masculine, classiqueb s'échappe / frappe féminine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb fer / mer masculine, classiquea yeux / mystérieux masculine, classiqueb mortes / portes féminine, classiquea cascade / rade / parade féminine, classiqueb doigts / d'autrefois masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre Poétique Complète, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1921· numérisation poesies.net· Sources