Le Chariot d’or, 1900· Intérieur
Automne
Le vent tourbillonnant,‖ qui rabat les volets,Là-bas tord la forêt‖ comme une chevelure.Des troncs entrechoqués‖ monte un puissant murmurePareil au bruit des mers,‖ rouleuses de galets.
L'automne qui descend‖ les collines voiléesFait, sous ses pas profonds,‖ tressaillir notre cœur ;Et voici que s'afflige‖ avec plus de ferveurLe tendre désespoir‖ des roses envolées.
Le vol des guêpes d'or‖ qui vibrait sans reposS'est tu ; le pêne grince‖ à la grille rouillée ;La tonnelle grelotte‖ et la terre est mouillée,Et le linge blanc claque,‖ éperdu, dans l'enclos.
Le jardin nu sourit‖ comme une face aiméeQui vous dit longuement‖ adieu, quand la mort vient ;Seul, le son d'une enclume‖ ou l'aboiement d'un chienMonte, mélancolique,‖ à la vitre fermée.
Suscitant des pensers‖ d'immortelle et de buis,La cloche sonne, grave,‖ au cœur de la paroisse ;Et la lumière, avec‖ un long frisson d'angoisse,Écoute au fond du ciel‖ venir les longues nuits.
Les longues nuits demain‖ remplaceront, lugubres,Les limpides matins,‖ les matins frais et fous,Pleins de papillons blancs‖ chavirant dans les chouxEt de voix sonnant clair‖ dans les brises salubres.
Qu'importe, la maison,‖ sans se plaindre de toi,T'accueille avec son lierre‖ et ses nids d'hirondelle,Et, fêtant le retour‖ du prodigue près d'elle,Fait sortir la fumée‖ à longs flots bleus du toit.
Lorsque la vie éclate‖ et ruisselle et flamboie,Ivre du vin trop fort‖ de la terre, et laissantPendre ses cheveux lourds‖ sur la coupe du sang,L'âme impure est pareille‖ à la fille de joie.
Mais les corbeaux au ciel‖ s'assemblent par milliers,Et déjà, reniant‖ sa folie orageuse,L'âme pousse un soupir‖ joyeux de voyageuseQui retrouve, en rentrant,‖ ses meubles familiers.
L'étendard de l'été‖ pend noirci sur sa hampe.Remonte dans ta chambre,‖ accroche ton manteau ;Et que ton rêve, ainsi‖ qu'une rose dans l'eau,S'entr'ouvre au doux soleil‖ intime de la lampe.
Dans l'horloge pensive,‖ au timbre avertisseur,Mystérieusement‖ bat le cœur du silence.La solitude au seuil‖ étend sa vigilance,Et baise, en se penchant,‖ ton front comme une sœur.
C'est le refuge élu,‖ c'est la bonne demeure,La cellule aux murs chauds,‖ l'âtre au subtil loisir,Où s'élabore, ainsi‖ qu'un très rare élixir,L'essence fine de‖ la vie intérieure.
Là, tu peux déposer‖ le masque et les fardeaux,Loin de la foule et libre,‖ enfin, des simagrées,Afin que le parfum‖ des choses préféréesFlotte, seul, pour ton cœur‖ dans les plis des rideaux.
C'est la bonne saison,‖ entre toutes féconde,D'adorer tes vrais dieux,‖ sans honte, à ta façon,Et de descendre en toi‖ jusqu'au divin frissonDe te découvrir jeune‖ et vierge comme un monde !
Tout est calme ; le vent‖ pleure au fond du couloir ;Ton esprit a rompu‖ ses chaînes imbéciles,Et, nu, penché sur l'eau‖ des heures immobiles,Se mire au pur cristal‖ de son propre miroir :
Et, près du feu qui meurt,‖ ce sont des grâces nues,Des départs de vaisseaux‖ haut voilés dans l'air vif,L'âpre suc d'un baiser‖ sensuel et pensif,Et des soleils couchants‖ sur des eaux inconnues…
Magny-les-Hameaux, octobre 1894.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a volets / galets masculine, classiqueb chevelure / murmure féminine, classiquea voilées / envolées féminine, classiqueb cœur / ferveur masculine, classiquea repos / l'enclos masculine, classiqueb rouillée / mouillée féminine, classiquea aimée / fermée féminine, classiqueb vient / chien masculine, non classiquea buis / nuits masculine, classiqueb paroisse / d'angoisse féminine, classiquea lugubres / salubres féminine, classiqueb fous / choux masculine, classiquea toi / toit masculine, non classiqueb d'hirondelle / d'elle féminine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb laissant / sang masculine, non classiquea milliers / familiers masculine, classiqueb orageuse / voyageuse féminine, classiquea hampe / lampe féminine, classiqueb manteau / l'eau masculine, classiquea avertisseur / sœur masculine, classiqueb silence / vigilance féminine, classiquea demeure / intérieure féminine, classiqueb loisir / élixir masculine, classiquea fardeaux / rideaux masculine, classiqueb simagrées / préférées féminine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb façon / frisson masculine, classiquea couloir / miroir masculine, classiqueb imbéciles / immobiles féminine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb vif / pensif masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources