Le Chariot d’or, 1900· Les roses dans la coupe
Élégie
C'était un soir de grâce‖ et de mansuétudeOù l'amour sur les yeux‖ baise la solitude.Dans l'ombre, une idéale‖ haleine de printempsPassait, comme un soupir,‖ sous les manteaux flottants.De jardins en jardins‖ ici la ville bleueAu fond du crépuscule‖ expirait en banlieue…La pluie intermittente‖ et tiède des beaux soirsAvait légèrement‖ mouillé les pavés noirs.L'avenue était sombre,‖ odorante, et déserte…Les bras nus, et sa robe‖ à la brise entr'ouverte,La nuit pâle, en rêvant,‖ respirait des lilas ;Et la terre était douce‖ et fondait sous les pas.Jetant vers le voyage‖ un appel symbolique,Parfois un train lointain‖ sifflait, mélancolique ;Et des ombres passaient,‖ lentes et parlant bas,Pendant que les grands chiens‖ pleuraient dans les villas.Soudain d'un pavillon,‖ qu'entourait le mystère,J'entendis s'élever‖ une voix solitaireQui vibrait dans le soir‖ comme un beau violon ;Et, me penchant un peu,‖ dans un noble salonOù flottait un passé‖ d'Éloas et d'Elvires,Je vis, à la lueur‖ vacillante des cires,Un visage de marbre‖ avec de lourds bandeaux,Et de grands yeux brillants‖ de larmes aux flambeaux.Anxieux, j'écoutai :‖ la voix ardente et sombreS'en allait si blessée,‖ et si triste dans l'ombre,Oh ! Si divinement‖ triste, que l'on eût ditUne larme sur le‖ visage de la nuit ! …Jamais rien n'atteindra,‖ pour émouvoir notre âme,Le charme surhumain‖ de la voix d'une femmeQui, sur l'ivoire pâle‖ où flotte son bras nu,Raconte au vent nocturne‖ un amour inconnu…Quel secret disiez-vous,‖ et quel mal sans remède,Larges gouttes d'amour‖ tombant dans la nuit tiède,Sanglots d'un cœur que rien‖ ne peut plus contenir,Et qui cède, chargé‖ de trop de souvenir !L'âme de l'inconnue‖ expirait sur sa lèvre ;Ses yeux, ses grands yeux noirs‖ charbonnés par la fièvreExagéraient encor‖ sa hautaine pâleur ;Et sa voix, qui semblait‖ faite pour la douleurExhalait toute, avec‖ ses cordes épuisées,L'infini de douceur‖ qu'ont les choses brisées…
Je l'écoutais, mêlée‖ à l'odeur des jardins,Au grand silence ému‖ de roulements lointains,Aux diamants de l'ombre,‖ aux brises moelleuses,Au ciel tendre où coulait‖ le lait des nébuleuses,Et je sentais, saisi‖ d'un trouble grandissant,Par degrés s'en aller‖ vers elle, en frémissant,Tout ce qui flotte en nous‖ par de telles soiréesDe tendresse ineffable‖ et de pitiés sacrées.Ô toi qui, ce soir-là,‖ répandais ton ennuiComme une essence d'or‖ sur les pieds de la nuit,Qui te dira jamais‖ qu'à tes côtés, perdue,Mon âme t'adorait‖ pour ta plainte entendue,Et, parmi l'ombre douce‖ et les lilas en fleur,Appuyait, en tremblant,‖ ses lèvres sur ton cœur.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 28((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a mansuétude / solitude féminine, classiqueb printemps / flottants masculine, classiquec bleue / banlieue féminine, classiqued soirs / noirs masculine, classiquee déserte / entr'ouverte féminine, classiquef lilas / pas masculine, classiqueg symbolique / mélancolique féminine, classiqueh bas / villas masculine, classiquei mystère / solitaire féminine, classiquej violon / salon masculine, classiquek d'Elvires / cires féminine, classiquel bandeaux / flambeaux masculine, classiquem sombre / l'ombre féminine, classiquen dit / nuit masculine, classiqueo âme / femme féminine, classiquep nu / inconnu masculine, classiqueq remède / tiède féminine, classiquer contenir / souvenir masculine, classiques lèvre / fièvre féminine, classiquet pâleur / douleur masculine, classiqueu épuisées / brisées féminine, classiquea jardins / lointains masculine, classiqueb moelleuses / nébuleuses féminine, classiquec grandissant / frémissant masculine, classiqued soirées / sacrées féminine, classiquee ennui / nuit masculine, non classiquef perdue / entendue féminine, classiqueg fleur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources