Le Chariot d’or, 1900· Intérieur
Hyacinthe
Pour la voir aussitôt‖ m'apparaître, fidèleJe n'ai qu'à prononcer‖ son nom mélodieux,Comme si quelque instinct‖ miséricordieuxD'avance lui disait‖ l'heure où j'ai besoin d'elle.
Je la trouve toujours,‖ quand mon cœur contristéS'exile et se replie‖ au fond de ses retraites,Et pansant à la nuit‖ ses blessures secrètes,Reprend avec l'orgueil‖ sa native beauté.
C'est dans un parc illustre‖ où la blancheur des marbresDans l'ombre çà et là‖ dresse un beau geste nu,Où ruisselle un bruit d'eau‖ léger et continu,Où les chemins rayés‖ par les ombres des arbres
S'enfoncent comme on voit‖ aux tableaux anciens.Aux noblesses du cœur‖ le décor est propice,Et parmi les bosquets‖ l'âme de BéréniceSemble encor sangloter‖ des vers raciniens.
Elle est là ; sous le dais‖ des ténèbres soyeuses,Elle attend ; autour d'elle‖ à chaque mouvementSes ailes font d'un vague‖ et lent frémissementDe plumes onduler‖ les fleurs harmonieuses.
Ses lèvres par instants‖ laissent tomber le motUnique où se concentre‖ en goutte le silence ;Le geste de ses mains‖ pâles est l'indolence,Et sa voix musicale‖ est fille du sanglot.
Nous errons à travers‖ les jardins taciturnesÉmus en même temps‖ de limpides frissons,Touchés de nous aimer‖ dans ce que nous pensonsEt nous penchant ensemble‖ aux fontaines nocturnes.
L'amour s'ouvre à ses doigts‖ comme un lys infini,Tout en elle se donne‖ et rien ne se dérobe.Ses bras savent surtout‖ bercer et sous sa robeSon sein a la chaleur‖ maternelle du nid.
La pitié, la douceur,‖ la paix sont ses servantes ;À sa ceinture pend‖ le rosaire des soirs,Et c'est elle sans trêve‖ et pourtant sans espoirs,Que je cherche à jamais‖ à travers les vivantes.
Elle est tout ce que j'aime‖ au monde, le secret,L'amour aux longs cheveux,‖ la pudeur aux longs voiles,Même elle me ressemble‖ aux rayons des étoiles,Et c'est comme une sœur‖ morte qui reviendrait.
Hyacinthe est le nom‖ mortel que je lui donne.Souvent au fond des ans‖ par d'étranges détoursNous évoquons la même‖ enfance aux mêmes jours,Et sa voix dont l'accent‖ fatidique m'étonne
Semble du plus profond‖ de mon âme venir.Elle a le timbre ému‖ des heures abolies,Et sonne l'angélus‖ de mes mélancoliesDans la vallée au vieux‖ clocher du souvenir.
Et parfois elle dit,‖ pâle en la nuit profonde,Pendant qu'au loin la lune‖ argente un marbre nuEt qu'un ruissellement‖ léger et continuMêle au son de sa voix‖ l'écoulement de l'onde,
Pendant qu'aux profondeurs‖ des grands espaces bleusPalpite une douceur‖ grave et surnaturelle,Et que je vois comme un‖ miracle fait pour elleLes astres scintiller‖ à travers ses cheveux,
Elle dit : quelque jour‖ dans un pays suprêmeTon désir cueillera‖ les fruits puissants et beauxDont la fleur blême ici‖ languit sur les tombeaux.Et ton propre idéal‖ sera ton diadème.
Avec l'argile triste‖ où chemine le verTu quitteras le mal,‖ la honte, l'esclavage,Et je te sourirai‖ dans les lys du rivage,Belle comme la lune,‖ en été, sur la mer.
Tes sens magnifiés‖ vivront d'intenses fièvres,Ivres d'intensité‖ dans un air immortel ;Alors s'accomplira‖ ton rêve originelEt, penché sur mes yeux‖ pleins d'un soir éternel,
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 16[abba] 1[abbba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a fidèle / d'elle féminine, classiqueb mélodieux / miséricordieux masculine, classiquea contristé / beauté masculine, classiqueb retraites / secrètes féminine, classiquea marbres / arbres féminine, classiqueb nu / continu masculine, classiquea anciens / raciniens masculine, classiqueb propice / Bérénice féminine, classiquea soyeuses / harmonieuses féminine, classiqueb mouvement / frémissement masculine, classiquea mot / sanglot masculine, classiqueb silence / l'indolence féminine, classiquea taciturnes / nocturnes féminine, classiqueb frissons / pensons masculine, classiquea infini / nid masculine, non classiqueb dérobe / robe féminine, classiquea servantes / vivantes féminine, classiqueb soirs / espoirs masculine, classiquea secret / reviendrait masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea donne / m'étonne féminine, classiqueb détours / jours masculine, classiquea venir / souvenir masculine, classiqueb abolies / mélancolies féminine, classiquea profonde / l'onde féminine, classiquea bleus / cheveux masculine, classiqueb surnaturelle / elle féminine, classiquea suprême / diadème féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquea ver / mer masculine, classiqueb l'esclavage / rivage féminine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb immortel / originel / éternel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources