Le Chariot d’or, 1900· Intérieur
Incantation
Ô nuit magicienne,‖ ô douce, ô solitaire,Le paysage avec‖ sa flûte de roseauT'accueille ; et tes pieds nus‖ posés sur le coteauFont tressaillir le cœur‖ fatigué de la terre.
Laissant fuir de ses doigts‖ sa guirlande de fleurs,Voici qu'en tes bras frais‖ s'endort le soir qui rêve.L'âme, veule au soleil,‖ frissonne, se soulève,Et tord sa chevelure‖ à la source des pleurs.
Les paysans rentrant‖ par les plaines tranquillesPrennent au crépuscule‖ un accent éternel ;Et la tristesse passe,‖ en respirant le cielVaguement lumineux‖ dans les eaux immobiles.
Derniers bruits des chemins‖ pleins d'ombre. Fin du jour…Ô nuit, l'âme des fleurs‖ nuptiales t'épieLe bétail est couché ;‖ la glèbe est assoupie,Et la servante a clos‖ les portes de la cour.
Sur ton sein resplendit‖ la lune magnétique.La nymphe qu'elle attire‖ ondule dans les joncs ;Et tout ce qu'en nos cœurs‖ sanglotants nous songeonsMonte, comme la mer,‖ vers sa face mystique.
L'heure est harmonieuse‖ et grave sous les cieux ;L'ombre, étendue au loin,‖ solennise les lignes ;Et l'homme, s'éveillant‖ au mystère des signes,Sent monter lentement‖ la prière à ses yeux…
Là-bas, la ville au loin‖ presse ses toits sans nombre ;Seuls, de la multitude‖ anonyme émergés,Les monuments, debout‖ ainsi que des bergers,Veillent pour témoigner‖ de son âme dans l'ombre.
L'abîme étoilé s'ouvre‖ à l'ardeur de penser,Et l'esprit, visité‖ de rumeurs inconnues,S'étonne, et frémissant‖ écoute au fond des nues,Comme un grand fleuve noir,‖ l'éternité passer.
Ivresse ! Bras tendus‖ au ciel ! Vol qui s'égare…Baiser de l'infini‖ qui rend pâle un instant…Et toujours sous nos fronts‖ ce vieux désir luttant,Toujours l'héréditaire‖ orgueil des fils d'Icare.
Un vent sacré venu‖ des espaces profondsDétache le fruit mûr‖ qui pèse aux flancs des femmes,Pendant qu'à son approche,‖ au loin, les grandes âmesBrûlent, comme des feux‖ allumés sur les monts.
Je te salue, ô nuit‖ des pâtres, des prophètes,Mère au long voile noir‖ des grands enfantements,Ô féconde par qui,‖ jumelles en tourments,Les œuvres de la femme‖ et de l'homme sont faites.
Grande nuit ! Sanctuaire‖ auguste des secrets.Ô nuit, sœur de la mort,‖ comme elle impénétrable.Nuit d'Orphée et d'Isis,‖ déesse vénérable,Aïeule de la mer‖ antique et des forêts !
Et nuit divine aussi,‖ vierge pur et clémenteQui ranimes l'amour‖ à ton sourire obscur,Toi qui poses au cœur‖ tes longues mains d'azur,Et portes le sommeil‖ innocent sous ta mante.
Seule, tu sais calmer‖ les tourments inconnusDe ceux que le mentir‖ quotidien torture.Leur front brûle, et voici‖ ta sombre chevelure ;Leur âme est solitaire,‖ et voici tes bras nus.
Et chacun, dénouant‖ les liens du masque infâme,Dans ta forêt, sous l'œil‖ d'or fixe du hibou,Au large de son cœur‖ promène un archet fou,Et marche, magnifique‖ et libre, dans son âme !
Cependant qu'aux buissons‖ l'oiseau sentimental,L'oiseau, triste et divin,‖ que les ombres suscitent,Sur les jardins déserts‖ où les feuilles palpitent,Fait ruisseler son cœur‖ en sanglots de cristal.
Minuit. La voûte est comme‖ une église tendue.Le livre resplendit,‖ au fond, d'or et de fer.Et la chair est sublime‖ et vibre avec l'éther !Ô vagues de silence‖ à travers l'étendue…
Et déjà respirant‖ les fleurs d'étranges soirs,Le rêve s'aventure,‖ enlacé par Hélène,Aux plus lointaines mers‖ de la pensée humaineSur son char attelé‖ de deux grands cygnes noirs.
Ô nuit, tes pieds divins‖ font tressaillir la terre,Ta coupe d'argent noir‖ contient les profondeurs ;Tu fais jaillir de nous‖ les secrètes splendeurs ;Et je t'adorerai‖ pour ce triple mystère.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 18[abba] 1[abbaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a solitaire / terre féminine, classiqueb roseau / coteau masculine, classiquea fleurs / pleurs masculine, classiqueb rêve / soulève féminine, classiquea tranquilles / immobiles féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquea jour / cour masculine, classiqueb t'épie / assoupie féminine, classiquea magnétique / mystique féminine, classiqueb joncs / songeons masculine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb lignes / signes féminine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb émergés / bergers masculine, classiquea penser / passer masculine, classiqueb inconnues / nues féminine, classiquea s'égare / d'Icare féminine, classiqueb instant / luttant masculine, classiquea profonds / monts masculine, classiqueb femmes / âmes féminine, classiquea prophètes / faites féminine, classiqueb enfantements / tourments masculine, classiquea secrets / forêts masculine, classiqueb impénétrable / vénérable féminine, classiquea clémente / mante féminine, classiqueb obscur / d'azur masculine, classiquea inconnus / nus masculine, classiqueb torture / chevelure féminine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb hibou / fou masculine, classiquea sentimental / cristal masculine, classiqueb suscitent / palpitent féminine, classiquea tendue / l'étendue féminine, classiqueb fer / l'éther masculine, classiquea soirs / noirs masculine, classiqueb Hélène / humaine féminine, classiquea terre / mystère / solitaire féminine, classiqueb profondeurs / splendeurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
77 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources