Le Chariot d’or, 1900· Les roses dans la coupe
Nocturne provincial
La petite ville sans bruitDort profondément dans la nuit.
Aux vieux réverbères à branchesAgonise un gaz indigent ;Mais soudain la lune émergeantFait tout au long des maisons blanchesResplendir des vitres d'argent.
La nuit tiède s'évente‖ au long des marronniers…La nuit tardive, où flotte‖ encor de la lumière.Tout est noir et désert‖ aux anciens quartiers ;Mon âme, accoude-toi‖ sur le vieux pont de pierre,Et respire la bonne‖ odeur de la rivière.
Le silence est si grand‖ que mon cœur en frissonne.Seul, le bruit de mes pas‖ sur le pavé résonne.Le silence tressaille‖ au cœur, et minuit sonne !
Au long des grands murs d'un couventDes feuilles bruissent au vent.Pensionnaires… orphelines…Rubans bleus sur les pèlerines…C'est le jardin des ursulines.
Une brise à travers les grillesPasse aussi douce qu'un soupir.Et cette étoile aux feux tranquilles,Là-bas, semble, au fond des charmilles,Une veilleuse de saphir.
Oh ! Sous les toits d'ardoise‖ à la lune pâlis,Les vierges et leur pur‖ sommeil aux chambres claires,Et leurs petits cous ronds‖ noués de scapulaires,Et leurs corps sans péché‖ dans la blancheur des lits ! …
D'une heure égale ici‖ l'heure égale est suivieEt l'innocence en paix‖ dort au bord de la vie…
Triste et déserte infinimentSous le clair de lune électrique,Voici que la place historiqueAligne solennellementSes vieux hôtels du parlement
À l'angle, une fenêtre‖ est éclairée encor.Une lampe est là-haut,‖ qui veille quand tout dort !Sous le frêle tissu,‖ qui tamise sa flamme,Furtive, par instants,‖ glisse une ombre de femme
La fenêtre s'entr'ouvre un peu ;Et la femme, poignant aveu,Tord ses beaux bras nus dans l'air bleu…
Ô secrètes ardeurs‖ des nuits provinciales !Cœurs qui brûlent ! Cheveux‖ en désordre épandus !Beaux seins lourds de désirs,‖ pétris par des mains pâles !Grands appels suppliants,‖ et jamais entendus !
Je vous évoque, ô vous,‖ amantes ignorées,Dont la chair se consume‖ ainsi qu'un vain flambeau,Et qui sur vos beaux corps‖ pleurez, désespérées,Et faites pour l'amour,‖ et d'amour dévorées,Vous coucherez, un soir,‖ vierges dans le tombeau !
Et mon âme pensive,‖ à l'angle de la place,Fixe toujours là-bas‖ la vitre où l'ombre passe.
Le rideau frêle au vent frissonne…La lampe meurt… une heure sonne.Personne, personne, personne.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3(aa) 1(abbab) 1(ababb) 3(aaa) 1(aabbb) 2(abaab) 1(abba) 1(abbaa) 1(aabb) 1(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (29 de 12, 28 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 quintils, 3 distiques, 3 tercets, 3 quatrains
- Mots à la rime
- a bruit / nuit masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb indigent / émergeant / d'argent masculine, classiquea marronniers / quartiers masculine, classiqueb lumière / pierre / rivière féminine, classiquea frissonne / résonne / sonne féminine, classiquea couvent / vent masculine, classiqueb orphelines / pèlerines / ursulines féminine, classiquea grilles / tranquilles / charmilles féminine, classiqueb soupir / saphir masculine, classiquea pâlis / lits masculine, classiqueb claires / scapulaires féminine, classiquea suivie / vie féminine, classiquea infiniment / solennellement / parlement masculine, classiqueb électrique / historique féminine, classiquea encor / dort masculine, classiqueb flamme / femme féminine, classiquea peu / aveu / bleu masculine, classiquea provinciales / pâles féminine, classiqueb épandus / entendus masculine, classiquea ignorées / désespérées / dévorées féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, non classiquea place / passe féminine, classiquea frissonne / sonne / personne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
57 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources