Le Chariot d’or, 1900· Intérieur
Ténèbres
Les heures de la nuit‖ sont lentes et funèbres.Frère, ne trembles-tu‖ jamais en écoutant,Comme un bruit sourd de mer‖ lointaine qu'on entend,La respiration‖ tragique des ténèbres ?
Les heures de la nuit‖ sont filles de la peur ;Leur souffle fait mourir‖ l'âme humble des veilleuses,Cependant que leurs mains‖ froides et violeuses,S'allongent sous les draps‖ pour saisir notre cœur.
… une âme étrangement‖ dans les choses tressaille,Murmure ou craquement,‖ qu'on ne définit point.Tout dort ; on n'entend plus,‖ même de loin en loin,Quelque pas décroissant‖ le long de la muraille.
Pâle, j'écoute au bord‖ du silence béant.La nuit autour de moi,‖ muette et sépulcrale,S'ouvre comme une haute‖ et sombre cathédraleOù le bruit de mes pas‖ fait sonner du néant.
J'écoute, et la sueur‖ coule à ma tempe blême,Car dans l'ombre une main‖ spectrale m'a tenduUn funèbre miroir‖ où je vois, confondu,Monter vers moi du fond‖ mon image elle-même.
Et peu à peu j'éprouve‖ à me dévisagerComme une inexprimable‖ et poignante souffrance,Tant je me sens lointain,‖ tant ma propre apparenceMe semble en cet instant‖ celle d'un étranger.
Ma vie est là pourtant,‖ très exacte et très vraie,Harnais quotidien,‖ sonnailles de grelots,Comédie et roman,‖ faux rires, faux sanglots,Et cette herbe des sens‖ folle, comme l'ivraie…
Et tout s'avère alors‖ si piteux et si vain,Tant de mensonge éclate‖ au rôle que j'accepte,Que le dégoût me prend‖ d'être ce pître inepteEt de recommencer‖ la parade demain !
Les heures de la nuit‖ sont lentes et funèbres.L'angoisse comme un drap‖ mouillé colle à ma chair ;Et ma pensée, ainsi‖ qu'un vaisseau sous l'éclair,Roule, désemparée,‖ au large des ténèbres.
De mortelles vapeurs‖ assiègent mon cerveau…Une vieille en cheveux‖ qui rôde dans des tombesRicane en égorgeant‖ lentement des colombes ;Et sa main de squelette‖ agrippe mon manteau…
Cloué par un couteau,‖ mon cœur bat, mon sang coule…Et c'est un tribunal‖ au fond d'un souterrain,Où trois juges, devant‖ une table d'airain,Siègent, portant chacun‖ une rouge cagoule.
Et mon âme à genoux,‖ devant leur trinité,Râle, en claquant des dents,‖ ses hontes, sa misère.Et leur voix n'a plus rien‖ des pitiés de la terre,Et les trous de leurs yeux‖ sont pleins d'éternité.
… mais soudain, dans la nuit‖ d'hiver profonde encore,Tout mon cœur d'un espoir‖ immense a frissonné,Car voici qu'argentine,‖ une cloche a sonné,Par trois coups espacés,‖ la messe de l'aurore.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a funèbres / ténèbres féminine, classiqueb écoutant / entend masculine, classiquea peur / cœur masculine, classiqueb veilleuses / violeuses féminine, classiquea tressaille / muraille féminine, classiqueb point / loin masculine, non classiquea béant / néant masculine, classiqueb sépulcrale / cathédrale féminine, classiquea blême / elle-même féminine, classiqueb tendu / confondu masculine, classiquea dévisager / étranger masculine, classiqueb souffrance / apparence féminine, classiquea vraie / l'ivraie féminine, classiqueb grelots / sanglots masculine, classiquea vain / demain masculine, classiqueb j'accepte / inepte féminine, classiqueb chair / l'éclair masculine, classiquea cerveau / manteau masculine, classiqueb tombes / colombes féminine, classiquea coule / cagoule féminine, classiqueb souterrain / d'airain masculine, classiquea trinité / d'éternité masculine, classiqueb misère / terre féminine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb frissonné / sonné masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources