Symphonie héroïque, 1900· Évocations
Bacchante
J'aime invinciblement.‖ J'aime implacablement.Je sais qu'il est des cœurs‖ de neige et de rosée ;Moi, l'amour sous son pied‖ me tient nue et brisée ;Et je porte mes sens‖ comme un mal infamant.
Ma bouche est détendue,‖ et mes hanches sont mûres ;Mes seins un peu tombants‖ ont la lourdeur d'un fruit ;Comme l'impur miroir‖ d'un restaurant de nuit,Mon corps est tout rayé‖ d'ardentes meurtrissures.
Telle et plus âpre ainsi,‖ je dompte le troupeau.Les reins cambrés, je vais‖ plus que jamais puissante ;Car je n'ai qu'à pencher‖ ma nuque pour qu'on senteL'odeur de tout l'amour‖ incrusté dans ma peau.
Mon cœur aride est plein‖ de cendre et de pierrailles ;Quand je rencontre un homme‖ où ma chair sent un roi,Je frissonne, et son seul‖ regard posé sur moiAinsi qu'un grand éclair‖ descend dans mes entrailles.
Prince ou rustre, qu'importe,‖ il sera dans mes bras.Simplement — car je hais‖ les grâces puériles —Je collerai ma bouche‖ à ses dents, et, fébriles,Mes mains l'entraîneront‖ vers mon lit large et bas.
La flamme, ouragan d'or,‖ passe, et, toute, je brûle.Après, mon cœur n'est plus‖ qu'un lambeau calciné ;Et du plus fol amour‖ et du plus effrénéJe m'éveille en stupeur‖ comme une somnambule.
Tout est fini ; sanglots,‖ menaces, désespoirs,Rien n'émeut mes grands yeux‖ cernés de larges bistresOh ! Qui dira jamais‖ quels cadavres sinistresGisent sans sépulture‖ au fond de mes yeux noirs ! …
Vraiment, je suis l'amante,‖ et n'ai point d'autre rôle.Dans mon cœur tout est mort,‖ quand le temps est passé.Ma passion d'hier ?‖ … c'est comme un fruit presséDont on jette la peau‖ par-dessus son épaule.
Mon désir dans les cœurs‖ entre comme un couteau ;Et parmi mes amants‖ je ne connais personneQui, sur ma couche en feu,‖ devant moi ne frissonneComme devant la porte‖ ouverte du tombeau.
Je veux les longs transports‖ où la chair épuiséeS'abîme, et ressuscite,‖ et meurt éperdument.C'est de tant de baisers,‖ aigus jusqu'au tourment,Que je suis à jamais‖ pâle et martyrisée.
Je sais trop combien vaine‖ est la rébellion.Raison, pudeur, qui donc‖ entrerait en balance ?Quand mes sens ont parlé,‖ tout en moi fait silence,Comme au désert la nuit‖ quand gronde le lion.
Oh ! Ce rêve tragique‖ en moi toujours vivace,Que l'amour et la mort,‖ vieux couple fraternel,Sur mon corps disputé,‖ quelque soir solennel,Comme deux carnassiers,‖ s'abordent face à face ! …
Qu'importe j'irai ferme‖ au destin qui m'attend.Sous les lustres en feu,‖ dans la salle écarlate,Que mon parfum s'allume,‖ et que mon rire éclate,Et que mes yeux tout nus‖ s'offrent ! … des soirs, pourtant
Je tords mes pauvres bras‖ sur ma couche de braise.Triste et repue enfin,‖ j'écoute avec stupeurL'heure tomber au vide‖ effrayant de mon cœur ;Et mon harnais de bête‖ amoureuse me pèse.
Mes sens dorment d'un air‖ de félins au repos…Mais leur calme sournois‖ couve déjà l'émeute.Déjà, déjà, j'entends‖ les abois de la meute,Et je bondis avec‖ mes cheveux sur mon dos !
Oh ! Fuir sans arrêter‖ pour boire aux sources fraîches,Pour regarder le ciel‖ comme un petit enfant…Le ciel ! … l'archer est là‖ souriant, triomphant ;Et, folle, sous la pluie‖ innombrable des flèches,
Je tombe, en blasphémant‖ la justice des dieux !Aveugle et sourde, hélas !‖ Trône la destinée.Et mon âme au plaisir‖ féroce condamnéePleure, et pour ne point voir‖ met ses mains sur ses yeux.
Mais écoutez… voici‖ la flûte et les cymbales !Les torches dans la nuit‖ jettent des feux sanglants ;Ce soir, les vents du sud‖ ont embrasé mes flancs,Et, dans l'ombre, j'entends‖ galoper les cavales…
Malheur à celui-là‖ qui passe en ce moment !Demi-nue, et penchée‖ hors de ma porte noire,Je l'appelle comme un‖ mourant demande à boire…Il vient ! Malheur à lui !‖ Malheur à mon amant !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 18[abba] 1[abbaa]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a implacablement / infamant masculine, classiqueb rosée / brisée féminine, classiquea mûres / meurtrissures féminine, classiqueb fruit / nuit masculine, classiquea troupeau / peau masculine, classiqueb puissante / sente féminine, classiquea pierrailles / entrailles féminine, classiqueb roi / moi masculine, classiquea bras / bas masculine, classiqueb puériles / fébriles féminine, classiquea brûle / somnambule féminine, classiqueb calciné / effréné masculine, classiquea désespoirs / noirs masculine, classiqueb bistres / sinistres féminine, classiquea rôle / épaule féminine, classiqueb passé / pressé masculine, classiquea couteau / tombeau masculine, classiqueb personne / frissonne féminine, classiquea épuisée / martyrisée féminine, classiqueb éperdument / tourment masculine, classiquea rébellion / lion masculine, classiqueb balance / silence féminine, classiquea vivace / face féminine, classiqueb fraternel / solennel masculine, classiquea m'attend / pourtant masculine, classiqueb écarlate / éclate féminine, classiquea braise / pèse féminine, classiqueb stupeur / cœur masculine, classiquea repos / dos masculine, classiqueb l'émeute / meute féminine, classiquea fraîches / flèches féminine, classiqueb enfant / triomphant masculine, classiquea dieux / yeux masculine, classiqueb destinée / condamnée féminine, classiquea cymbales / cavales féminine, classiqueb sanglants / flancs masculine, classiquea moment / amant / implacablement masculine, classiqueb noire / boire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
77 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources