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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Symphonie héroïque, 1900· Évocations

Idéal

Albert Samain· 19 quatrains, alexandrins, 76 vers

Hors la ville de fer‖ et de pierre massive,À l'aurore, le chœur‖ des beaux adolescentsS'en est allé, pieds nus,‖ dans l'herbe humide et vive,Le cœur pur, la chair vierge‖ et les yeux innocents.

Toute une aube en frissons‖ se lève dans leurs âmes.Ils vont rêvant de chars‖ dorés, d'arcs triomphaux,De chevaux emportant‖ leur gloire dans des flammes,Et d'empires conquis‖ sous des soleils nouveaux !

Leur pensée est pareille‖ au feuillage du sauleÀ toute heure agité‖ d'un murmure incertain ;Et leur main fièrement‖ rejette sur l'épauleLeur beau manteau qui claque‖ aux souffles du matin.

En eux couve le feu‖ qui détruit et qui crée ;Et, croyant aux clairons‖ qui renversaient les tours,Ils vont remplir l'amphore‖ à la source sacréeD'où sort, large et profond,‖ le fleuve ancien des jours.

Ils ont l'amour du juste‖ et le mépris des lâches,Et veulent que ton règne‖ arrive enfin, seigneur !Et déjà leur sang brûle,‖ en lavant toutes taches,De jaillir, rouge, aux pieds‖ sacrés de la douleur !

Tambours d'or, clairons d'or,‖ sonnez par les campagnes !Orgueil, étends sur eux‖ tes deux ailes de fer !Ce qui vient d'eux est pur‖ comme l'eau des montagnes,Et fort comme le vent‖ qui souffle sur la mer !

Sur leurs pas l'allégresse‖ éclate en jeunes rires,La terre se colore‖ aux feux divins du jour,Le vent chante à travers‖ les cordes de leurs lyres,Et le cœur de la rose‖ a des larmes d'amour.

Là-bas, vers l'horizon‖ roulant des vapeurs roses,Vers les hauteurs où vibre‖ un éblouissement,Ivres de s'avancer‖ dans la beauté des choses,Et d'être à chaque pas‖ plus près du firmament ;

Vers les sommets tachés‖ d'écumes de lumièreOù piaffent, tout fumants,‖ les chevaux du soleil,Plus haut, plus haut toujours,‖ vers la cime dernièreAu seuil de l'empyrée‖ effrayant et vermeil ;

Ils vont, ils vont, portés‖ par un souffle de flamme…Et l'espérance, triste‖ avec des yeux divins,Si pâle sous son noir‖ manteau de pauvre femme,Un jour encore, au ciel‖ lève ses vieilles mains !

Pieds nus, manteaux flottants‖ dans la brise, à l'aurore,Tels, un jour, sont partis‖ les enfants ingénus,Le cœur vierge, les mains‖ pures, l'âme sonore…Oh ! Comme il faisait soir,‖ quand ils sont revenus !

Pareils aux émigrants‖ dévorés par les fièvres,Ils vont, l'haleine courte‖ et le geste incertain.Sombres, l'envie au foie‖ et l'ironie aux lèvres ;Et leur sourire est las‖ comme un feu qui s'éteint.

Ils ont perdu la foi,‖ la foi qui chante en routeEt plante au cœur du mal‖ ses talons frémissants.Ils ont perdu, rongés‖ par la lèpre du doute,Le ciel qui se reflète‖ aux yeux des innocents.

Même ils ont renié‖ l'orgueil de la souffrance,Et dans la multitude‖ au front bas, au cœur dur,Assoupie au fumier‖ de son indifférence,Ils sont rentrés soumis‖ comme un bétail obscur.

Leurs rêves engraissés‖ paissent parmi les foules ;Aux fentes de leur cœur‖ d'acier noble bardé,Le sang altier des forts‖ goutte à goutte s'écoule,Et puis leur cœur un jour‖ se referme, vidé.

Matrone bien fardée‖ au seuil clair des boutiques,Leur âme épanouie‖ accueille les passants ;Surtout ils sont dévots‖ aux seuls dieux authentiques,Et, le front dans la poudre,‖ adorent les puissants.

Ils veulent des soldats,‖ des juges, des polices,Et, rassurés par l'ordre‖ aux solides étaux,Ils regardent grouiller‖ au vivier de leurs vicesLes sept vipères d'or‖ des péchés capitaux.

Pourtant, parfois, des soirs,‖ ils songent dans les villesÀ ceux-là qui près d'eux‖ gravissaient l'avenir,Et qui, ne voulant pas‖ boire aux écuelles viles,S'étant couchés là-haut,‖ s'y sont laissés mourir ;

Et le remords les prend‖ quand, au penchant des cimes,Un éclair leur fait voir,‖ les deux bras étendus,Des cadavres hautains,‖ dont les yeux magnanimesRêvent, tout grands ouverts,‖ aux idéals perdus !

Versification

Forme
19 quatrains (quatrains)
Rimes
19(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
19 quatrains
Mots à la rime
a massive / vive féminine, classiqueb adolescents / innocents masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb triomphaux / nouveaux masculine, classiquea saule / l'épaule féminine, classiqueb incertain / matin masculine, classiquea crée / sacrée féminine, classiqueb tours / jours masculine, classiquea lâches / taches féminine, classiqueb seigneur / douleur masculine, classiquea campagnes / montagnes féminine, classiqueb fer / mer masculine, classiquea rires / lyres féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb éblouissement / firmament masculine, classiquea lumière / dernière féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea flamme / femme féminine, classiqueb divins / mains masculine, classiquea l'aurore / sonore féminine, classiqueb ingénus / revenus masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb incertain / s'éteint masculine, non classiquea route / doute féminine, classiqueb frémissants / innocents masculine, classiquea souffrance / indifférence féminine, classiqueb dur / obscur masculine, classiquea foules / s'écoule féminine, non classiqueb bardé / vidé masculine, classiquea boutiques / authentiques féminine, classiqueb passants / puissants masculine, classiquea polices / vices féminine, classiqueb étaux / capitaux masculine, classiquea villes / viles féminine, classiqueb l'avenir / mourir masculine, classiquea cimes / magnanimes féminine, classiqueb étendus / perdus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Chariot d’or, Paris, Paris : Mercure de France, 1912· numérisation ATILF Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française· Sources