Le pays des roses, 1882· A travers la vie
A Victor Hugo
I
QUATRE-VINGTS ans déjà,‖ qu'au ciel de la Patrie,Ployante sous le joug‖ et par le fer meurtrie.Un astre se leva,‖ pâlissant les flambeaux,Comme fait le matin‖ les lampes des tombeaux.
Comme une rose teinte‖ au sang de la victoire,A l'horizon brumeux‖ où fumait le canon,Du vieux sol paternel‖ jaillit la fleur de gloire,O poête immortel,‖ où rayonne ton nom.
Quatre-vingts ans, déjà,‖ que ce beau nom sonore,Secouant dans l'azur‖ des fanfares d'aurore,Traînant des étendards‖ à l'Orient vermeil,Réveilla l'art français‖ de son trop long sommeil !
Sur les autels brisés‖ la Nuit était venue,Que déchirait d'éclairs‖ la fureur des combats,Quand, soleil radieux,‖ tu rajeunis la nue,Proclamant que l'art seul‖ est un maître ici-bas !
Sur le seuil tourmenté‖ de ce siècle farouche,Ainsi qu'un feu du ciel‖ qui fait pur ce qu'il touche,Lumineux et puissant,‖ tu mis ton pied vainqueur,Et la France sentit‖ s'apaiser son grand cœur.
Car tu portais aux plis‖ de ta robe étoilée,Prophète au front pensif‖ parmi les fronts élus,L'oubli des deuils sanglants‖ de la France voiléeEt l'éternel pardon‖ des âges révolus.
Ta main tenait la clef‖ formidable d'une ère :Et c'est pourquoi ton nom,‖ comme un bruit de tonnerre,De l'avenir ouvert‖ doux et sublime enfant,Sonne encore aujourd'hui‖ dans l'écho triomphant !
Hugo ! Victor Hugo !‖ — Cri des saintes bataillesOù le Juste et le Beau‖ vainquirent à la fois,Où, — pareil à l'armure‖ aux profondes entailles, —L'âge de fer s'ouvrit‖ devant l'âge des Lois !
Hugo ! Victor Hugo !‖ — Nom que la foule acclame !Large comme la mer‖ et pur comme la flamme,Par les rocs déchirés‖ et les buissons épais,Tu creusas le sillon‖ de l'éternelle paix !
Hugo ! Victor Hugo !‖ — Mots, qu'en lettres brûlantes,Le temps écrit au front‖ des âges à genoux,Orgueil des bons, effroi‖ des gloires chancelantes,Salut, ô nom sacré‖ du plus grand d'entre nous !
II
Vieillard auguste au front‖ neigeux comme les cîmes,Et de qui la pensée‖ habite les sommets,Aigle calme et debout,‖ après les vols sublimes,Le génie ouvre encor‖ l'aile que tu fermais !
Chaque souffle, en passant,‖ la déploie et t'enlèvePlus haut et par delà‖ les occidents houleux,Et fait planer ton verbe,‖ ainsi qu'un large glaivePosé sur le coussin‖ des grands nuages bleus !
La jeunesse du cœur‖ rit encor sur ta bouche,O frère des proscrits‖ qui connus leur chemin,Et, du lit de lumière‖ où ta splendeur se coucheRayonne ta pitié‖ sur tout le genre humain !
Tu ne descendras pas‖ sous quelque mer profonde,Flambeau d'un jour plus long‖ que tous nos jours mortels :Car la gloire te pose‖ à l'horizon du monde,Comme un ostensoir d'or‖ au faîte des autels !
La brume des encens‖ auréole d'hommageLe superbe couchant‖ de tes ans glorieux,Et, d'un nimbe de pourpre,‖ entoure ton imageDont l'éblouissement‖ effare encor nos yeux !
Car, ô Maître, en Toi seul,‖ vit l'honneur de la lyreQui sentit, tour à tour,‖ sous ton doigt souverain,Devant le livre ouvert,‖ où les temps viendront lire,Vibrer ses cordes d'or‖ et ses cordes d'airain !
Car, ô Maître, en Toi seul‖ vit l'honneur de cet âgeOù ta voix, dominant‖ le chœur des Nations,Fraternelle, appela‖ les peuples au partageDu fruit fécond et mûr‖ des révolutions !
O poète clément‖ qui, parmi nous, demeures,Toi qu'un rêve d'en-haut‖ doit tenter si souvent,Va, la gloire, pour toi,‖ n'attend pas que tu meures,Et l'immortalité‖ te saisit tout vivant !
25 février 1881.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 5(aabb) 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a Patrie / meurtrie féminine, classiqueb flambeaux / tombeaux masculine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb canon / nom masculine, classiquea sonore / d'aurore féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquea venue / nue féminine, classiqueb combats / ici-bas masculine, classiquea farouche / touche féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea étoilée / voilée féminine, classiqueb élus / révolus masculine, classiquea ère / tonnerre féminine, classiqueb enfant / triomphant masculine, classiquea batailles / entailles féminine, classiqueb fois / Lois masculine, classiquea acclame / flamme féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea brûlantes / chancelantes féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea cîmes / sublimes féminine, classiqueb sommets / fermais masculine, classiquea t'enlève / glaive féminine, classiqueb houleux / bleus masculine, classiquea bouche / couche féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb mortels / autels masculine, classiquea d'hommage / image féminine, classiqueb glorieux / yeux masculine, classiquea lyre / lire féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquea âge / partage féminine, classiqueb Nations / révolutions masculine, classiquea demeures / meures féminine, classiqueb souvent / vivant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Pays des roses, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1882· numérisation poesies.net· Sources