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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le pays des roses, 1882· A travers la vie

Les fils de Prométhée

Armand Silvestre· dizains, octosyllabes et alexandrins, 84 vers

« Eripuit cælo fulmen. »

I

DEVANT les splendeurs d'un autre-âge,Les siècles longtemps prosternésTendaient vainement leur courageVers la gloire de leurs aînés.Les spectres de Rome et d'AthènesVoilaient, de leurs ailes lointaines,La route à la postéritéEt l'avenir demeuré sombre,Cheminait, sans sortir de l'ombreDe l'héroïque antiquité !

Soudain, comme un souffle s'élèveDes bords pourprés de l'horizon,Ou comme luit l'éclair d'un glaiveSorti du fourreau, sa prison,Plus farouche qu'une épopéeEt plus lumineux qu'une épée,L'esprit moderne a resplendi,Du bout de son aile sonoreSecouant des clartés d'auroreAu front du vieux monde engourdi !

Quel réveil ! La science humaine,Levant son flambeau rajeuni,Par des chemins nouveaux ramèneL'âme au chemin de l'infini :Tout navire emporte son hôte ;La toison d'or de l'ArgonauteSe déchire aux mains des vainqueurs.L'homme fouille jusqu'en son être,Et la sainte ardeur de connaîtreBrûle en même temps tous les cœurs !

Tout est conquis dans la nature :Au ciel, restait à conquérirSa flamme redoutable et pure,Le feu qui fait vivre et mourir !Aigle s'envolant de son aire,Volta lui ravit le tonnerreEt l'apporte à l'humanité.A servir l'homme condamnée,Par lui la foudre est enchaînéeEt s'appelle Électricité !

Depuis ce jour que de merveillesÉvoque ce nom triomphant !Quels trésors ont payé tes veilles,Rival des dieux, humble savant !Cette flamme à l'azur voléeEt, sous mille formes voilée,A tous nos vœux obéissant,Esclave douce et sans colère,Aux flancs du Monde qu'elle éclaireCircule comme un nouveau sang.

Par mille veines répandueA travers l'éther et le sol,Elle emporte dans l'étendueVotre âme attachée à son vol.Aux cordes d'une lyre immense,Par elle, sans fin recommenceLe chant commencé dans nos cœurs :Temps et distance, tout est leurre !Devant elle, l'Espace et l'HeureSemblent fuir sur les fils vainqueurs.

II

De Phaéton brûlé‖ magnifique folie !D'Icare aux flots tombant‖ espoir audacieux !O rêves des vaincus !‖ Votre ère est accomplie :L'homme impie a tenté‖ la profondeur des cieux !

O grand voleur de feu,‖ sublime Prométhée,Sous l'outrage des Temps‖ relève enfin ton front !La race de tes fils,‖ aux vents précipitée,Renaît dans l'air vengeur‖ et lave ton affront !

Elle a, du firmament‖ déchirant le mystère,Labouré l'infini‖ de flamboyants sillonsEt, de l'azur vaincu,‖ fait pleuvoir sur la TerreL'or vibrant et poudreux‖ des constellations !

Grâce au germe éternel‖ que son labeur féconde,D'une moisson de feu‖ couvrant le sol dompté,Emprisonnant la foudre‖ aux flancs meurtris du MondePour les envelopper‖ d'un réseau de clarté,

Tant d'éclairs jailliront‖ de l'espace où nous sommes,Dans l'immensité morne‖ où leur éclat s'enfuit,Que les Jours inquiets‖ se diront que les hommesOnt volé leur clarté‖ pour en parer la Nuit !

Et les astres jaloux,‖ voyant dans l'étendue,Notre globe rouler‖ dans ce nimbe vermeil,Croiront, qu'ayant repris‖ leur puissance perdue,Les dieux ressuscités‖ font un nouveau Soleil !

15 octobre 1881.

Versification

Forme
Dizains
Rimes
5(ababccdeed) 1(ababccbddb) 6(abab)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (60 de 8, 24 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
6 dizains, 6 quatrains
Mots à la rime
a autre-âge / courage féminine, classiqueb prosternés / aînés masculine, classiquec d'Athènes / lointaines féminine, classiqued postérité / antiquité masculine, classiquee sombre / l'ombre féminine, classiquea s'élève / glaive féminine, classiqueb l'horizon / prison masculine, classiquec épopée / épée féminine, classiqued resplendi / engourdi masculine, classiquee sonore / d'aurore féminine, classiquea humaine / ramène féminine, classiqueb rajeuni / l'infini masculine, classiquec hôte / l'Argonaute féminine, classiqued vainqueurs / cœurs masculine, classiquee être / connaître féminine, classiquea nature / pure féminine, classiqueb conquérir / mourir masculine, classiquec aire / tonnerre féminine, classiqued l'humanité / Électricité masculine, classiquee condamnée / enchaînée féminine, classiquea merveilles / veilles féminine, classiqueb triomphant / savant masculine, classiquec volée / voilée féminine, classiqued obéissant / sang masculine, non classiquee colère / éclaire féminine, classiquea répandue / l'étendue féminine, classiqueb sol / vol masculine, classiquec immense / recommence féminine, classiqued cœurs / vainqueurs masculine, classiquee leurre / l'Heure féminine, classiquea folie / accomplie féminine, classiqueb audacieux / cieux masculine, classiquea Prométhée / précipitée féminine, classiqueb front / affront masculine, classiquea mystère / Terre féminine, classiqueb sillons / constellations masculine, classiquea féconde / Monde féminine, classiqueb dompté / clarté masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb s'enfuit / Nuit masculine, classiquea l'étendue / perdue féminine, classiqueb vermeil / Soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Pays des roses, Paris, G. CHARPENTIER, ÉDITEUR, 1882· numérisation poesies.net· Sources