Les Renaissances, 1870· La vie des morts· III Le rêve
L’Inquiétude des Momies
À Henri Cazalis.
Plus haut que le vol des ibisEt la pointe des granits roses,Et les pyramides moroses,Et le vieux temple d'Anubis,
Des âmes rêvent, endormies :Les âmes d'hommes anciensQui furent les ÉgyptiensEt ne sont plus que les momies.
— Elles rêvent, — et doucement,Sur le sistre étoile des nues,Modulent des chansons connuesDu peuple des morts seulement.
C'est une musique sans nomPareille à celle que l'argile— Dès qu'aux cieux montait l'aube agile,— Chantait aux lèvres de Memnon :
« Quand les jours seront révolus,Revêtirons-nous la jeunesse ?— Ils sont si lents qu'on ne sait plusS'il est assuré qu'on renaisse.
« Vêtus comme des chrysalidesEt cachés au fond des tombeaux,Sous leurs bandelettes solidesNos corps restent fermes et beaux.
« Mais si le temps vient de l'oubli,Pourrons-nous bien les reconnaître ?— Pour être mieux enseveli,En est-on plus sûr de renaître ?
« Sans doute les portes sacrées,Les cent portes d'or de MemphisDepuis longtemps sont demeuréesOuvertes sur nos derniers fils,
« Et des reptiles sont venusQui, sous leurs armures squameuses,Ont fait glisser leurs ventres nusTout le long de ses tours fameuses ;
« Des crocodiles faméliquesQui, sur la pierre las d'errer,Auront englouti les reliquesOù nos souffles devaient rentrer !
« Faudra-t-il, pour reconquérirLe terrestre habit de nos âmes,A notre tour faisant mourir,Fouiller des sépulcres infâmes ?
« Mieux vaut, loin du fleuve et des îles,A travers les sables brûlésFuir et, pour suprêmes asiles,Chercher des corps inviolés ;
« Et, dans les mêmes nœuds charnelsS'il nous faut, deux à deux, descendre,Unir deux souffles fraternelsPour échauffer la même cendre.
« Car des voluptés réveilléesLes saints pouvoirs se doublerontQuand deux âmes appareilléesDans un même corps s'aimeront.
« Pour nous le réveil peut venir :Prêts aux divines fantaisies,Au doux pays du souvenirNos sœurs par nous seront choisies,
« Pour qu'il se fasse véritéLe rêve qu'on rêvait ensembleDe deux chairs qu'un baiser rassembleEt confond pour l'éternité !
« Quand les temps seront révolus,Revêtirons-nous la jeunesse ?— Ils sont si lents qu'on ne sait plusS'il est assuré qu'on renaisse. »
Versification
- Forme
- 17 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 5(abba) 12(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a ibis / d'Anubis masculine, classiqueb roses / moroses féminine, classiquea endormies / momies féminine, classiqueb anciens / Égyptiens masculine, classiquea doucement / seulement masculine, classiqueb nues / connues féminine, classiquea nom / Memnon masculine, classiqueb l'argile / agile féminine, classiquea révolus / plus masculine, classiqueb jeunesse / renaisse féminine, classiquea chrysalides / solides féminine, classiqueb tombeaux / beaux masculine, classiquea l'oubli / enseveli masculine, classiqueb reconnaître / renaître féminine, classiquea sacrées / demeurées féminine, classiqueb Memphis / fils masculine, classiquea venus / nus masculine, classiqueb squameuses / fameuses féminine, classiquea faméliques / reliques féminine, classiqueb d'errer / rentrer masculine, classiquea reconquérir / mourir masculine, classiqueb âmes / infâmes féminine, classiquea îles / asiles féminine, classiqueb brûlés / inviolés masculine, classiquea charnels / fraternels masculine, classiqueb descendre / cendre féminine, classiquea réveillées / appareillées féminine, classiqueb doubleront / s'aimeront masculine, classiquea venir / souvenir masculine, classiqueb fantaisies / choisies féminine, classiquea vérité / l'éternité masculine, classiqueb ensemble / rassemble féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1870· numérisation poesies.net· Sources