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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Solitudes, 1867

Damnation

René-François Sully Prudhomme· distiques, alexandrins, 92 vers

Le dimanche, au salon,‖ pêle-mêle se rueDes bourgeois ébahis‖ la bizarre cohueQui s'en vient, chaque année,‖ à la foire des arts,Vainement amuser‖ ses aveugles regards.Ainsi devant le beau,‖ dont il ne s'émeut guère,L'obscur faiseur de gloire‖ appelé le vulgaireVa, la bouche béante‖ et l'œil vide, pareilÀ des flots de moutons‖ bêlant vers le soleil.

Là, cependant, un homme‖ au front lourd de pensée,Maigre, sous un manteau‖ dont la trame est usée,Dans un coin du jardin,‖ debout, songe à l'écart.Les bras croisés, il fixe‖ un douloureux regardSur les marbres dressés‖ le long des plates-bandes.Le malheureux ! Il sent‖ ses blessures plus grandes,Et plus épaisse l'ombre‖ où ses maux l'on fait choir ;Car lui-même autrefois,‖ maniant l'ébauchoir,Il eut les rêves blancs‖ et bleus du statuaire.Mais bientôt l'indigence‖ a mis un froid suaire

Sur son ardent espoir‖ et son haut idéal ;Et d'autres ont grandi‖ dont il était rival.

Les eût-il égalés ?‖ Peut-être. Mais qu'importe !Ô maîtres que la gloire‖ incite et réconforte,Nés avec un front riche‖ et des doigts inspirés,Ayez pitié de ceux‖ qui vous ont admirés,Hélas ! Et tant aimés‖ qu'ils ne pouvaient plus vivreSans risquer l'aventure‖ atroce de vous suivre !Maîtres, c'est en comptant‖ leurs blessés et leurs mortsQue le vulgaire apprend‖ combien vous êtes forts.Cependant qu'aux pays‖ sereins de l'harmonieVous voguez largement‖ sous le vent du génie,Ils tombent, les yeux pleins‖ du ciel où vous planez,Sur le pavé brutal‖ des artistes damnés.

Celui-là comme vous‖ a connu le déliceD'arrondir savamment‖ une poitrine lisseSous la caresse lente‖ et chaste de ses mains,De suivre avec respect‖ des profils surhumainsPressentis dans le masque‖ indécis de l'ébauche ;Et nul n'a plus que lui,‖ modelant le sein gauche,Frémi d'aise et d'orgueil‖ en y sentant un cœur.Mais à ce jeu des dieux‖ il ne fut pas vainqueur ;Il n'avait rien : le pauvre‖ a dû tuer l'artiste.Après l'heure d'ivresse‖ il vient une heure triste,Celle où la jeune épouse,‖ au fond de l'atelier,Soucieuse du pain‖ que l'art fait oublier,Regarde tour à tour‖ ses enfants qui pâlissentEt le bloc que les mains‖ de leur père embellissent,Et, maudissant la glaise‖ en sa stérilité,Songe au fumier fécond‖ du champ qu'elle a quitté.Ah ! D'un travail sans fruit‖ la cuisante amertume,Le sarcasme ignorant‖ des critiques de plume,L'envie ou le dédain‖ des rivaux de métier,Ces maux trempent le cœur‖ et le laissent entier !Mais lire dans les yeux‖ de la femme qu'on aimeUn reproche muet‖ où l'on sent un blasphème,Apprendre qu'on est fou,‖ traître, et s'apercevoirQu'en s'élevant on laisse‖ à ses pieds son devoir !

Il a fui l'atelier.‖ Le pauvre homme héroïqueCompte l'argent d'un autre‖ au fond d'une boutique.Son poing de créateur,‖ fait pour le marbre altier,Trace des chiffres vils‖ sur un obscur papier.Encore s'il pouvait,‖ à force de descendre,S'abrutir, consumer‖ son cœur jusqu'à la cendre,Et, bien mort, s'allonger‖ dans sa tombe d'oubli !Mais le feu qu'il étouffe‖ est mal enseveli.Une pierre le suit‖ qui veut être statue :S'il ne l'anime pas,‖ c'est elle qui le tue.Sollicitant ses doigts‖ par de lointains appels,Elle passe et prend forme‖ en des songes cruels ;Et la forme palpite‖ et, vaguement parfaite,Murmure : « tu m'as vue‖ et tu ne m'as pas faite ! »À son heure elle vient‖ comme un remords fatal,Et tout, jusqu'au comptoir,‖ lui sert de piédestal.C'est elle ! Sa vénus‖ dans le chagrin rêvée,Qui tous les ans ici,‖ belle, noble, achevée,L'entraîne, et, prenant place‖ entre toutes ses sœurs,Dompte enfin l'œil jaloux‖ et dur des connaisseurs !Elle triomphe ! Et lui,‖ l'univers le renomme,Il monte, il sent déjà,‖ presque un dieu, plus qu'un homme,Le frisson glorieux‖ des lauriers sur son front !

Mais l'extase est fragile‖ et le réveil est prompt.Quelle chute profonde‖ alors ! Comme il mesureTout à coup, d'une vue‖ impitoyable et sûre,Les degrés infinis‖ de la gloire au néant !Comme il se voit petit‖ pour s'être vu géant !Il pleure. Mais l'épouse,‖ attentive et sévère,Le voyant défaillir‖ et songeant qu'elle est mère,Vient, lui parle, le prend‖ par la main, par l'habit,Le tire en le grondant :‖ « je te l'avais bien dit :Te voilà pour un mois‖ pâle et mélancolique ! »Puis, par mainte raison‖ banale et sans réplique,Irritant l'aiguillon‖ de son tourment divin,L'arrache à l'idéal‖ comme l'ivrogne au vin.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
46((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a rue / cohue féminine, classiqueb arts / regards masculine, classiquec guère / vulgaire féminine, classiqued pareil / soleil masculine, classiquea pensée / usée féminine, classiqueb l'écart / regard masculine, classiquec plates-bandes / grandes féminine, classiqued choir / l'ébauchoir masculine, classiquee statuaire / suaire féminine, classiquea idéal / rival masculine, classiquea qu'importe / réconforte féminine, classiqueb inspirés / admirés masculine, classiquec vivre / suivre féminine, classiqued morts / forts masculine, classiquee l'harmonie / génie féminine, classiquef planez / damnés masculine, classiquea délice / lisse féminine, classiqueb mains / surhumains masculine, classiquec l'ébauche / gauche féminine, classiqued cœur / vainqueur masculine, classiquee l'artiste / triste féminine, classiquef l'atelier / oublier masculine, classiqueg pâlissent / embellissent féminine, classiqueh stérilité / quitté masculine, classiquei amertume / plume féminine, classiquej métier / entier masculine, classiquek aime / blasphème féminine, classiquel s'apercevoir / devoir masculine, classiquea héroïque / boutique féminine, classiqueb altier / papier masculine, classiquec descendre / cendre féminine, classiqued d'oubli / enseveli masculine, classiquee statue / tue féminine, classiquef appels / cruels masculine, classiqueg parfaite / faite féminine, classiqueh fatal / piédestal masculine, classiquei rêvée / achevée féminine, classiquej sœurs / connaisseurs masculine, classiquek renomme / homme féminine, classiquel front / prompt masculine, classiqueb mesure / sûre féminine, classiquec néant / géant masculine, classiqued sévère / mère féminine, classiquee l'habit / dit masculine, classiquef mélancolique / réplique féminine, classiqueg divin / vin masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources