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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vaines Tendresses, 1875

Aux amis inconnus

René-François Sully Prudhomme· 9 quintils, alexandrins, 45 vers

Ces vers, je les dédie‖ aux amis inconnus,A vous, les étrangers‖ en qui je sens des proches,Rivaux de ceux que j'aime‖ et qui m'aiment le plus,Frères envers qui seuls‖ mon cœur est sans reprochesEt dont les cœurs au mien‖ sont librement venus.

Comme on voit les ramiers‖ sevrés de leurs volièresRapporter sans faillir,‖ par les cieux infinis,Un cher message aux mains‖ qui leur sont familières,Nos poëmes parfois‖ nous reviennent bénis,Chauds d'un accueil lointain‖ d'âmes hospitalières.

Et quel triomphe alors !‖ quelle félicitéOrgueilleuse, mais tendre‖ et pure nous inonde,Quand répond à nos voix‖ leur écho suscitéPar delà le vulgaire‖ en l'invisible mondeOù les fiers et les doux‖ se sont fait leur cité !

Et nous la méritons,‖ cette ivresse suprême,Car si l'humanité‖ tolère encor nos chants,C'est que notre élégie‖ est son propre poëme,Et que seuls nous savons,‖ sur des rhythmes touchants,En lui parlant de nous‖ lui parler d'elle-même.

Parfois un vers, complice‖ intime, vient rouvrirQuelque plaie où le feu‖ désire qu'on l'attise ;Parfois un mot, le nom‖ de ce qui fait souffrir,Tombe comme une larme‖ à la place préciseOù le cœur méconnu‖ l'attendait pour guérir ;

Peut-être un de mes vers‖ est-il venu vous rendreDans un éclair brûlant‖ vos chagrins tout entiers,Ou, par le seul vrai mot‖ qui se faisait attendre,Vous ai-je dit le nom‖ de ce que vous sentiez,Sans vous nommer les yeux‖ où j'avais dû l'apprendre.

Vous qui n'aurez cherché‖ dans mon propre tourmentQue la sainte beauté‖ de la douleur humaine,Qui, pour la profondeur‖ de mes soupirs m'aimant,Sans avoir à descendre‖ où j'ai conçu ma peine,Les aurez entendus‖ dans le ciel seulement ;

Vous qui m'aurez donné‖ le pardon sans le blâme,N'ayant connu mes torts‖ que par mon repentir,Mes terrestres amours‖ que par leur pure flamme,Pour qui je me fais juste‖ et noble sans mentir,Dans un rêve où la vie‖ est plus conforme à l'âme !

Chers passants, ne prenez‖ de moi-même qu'un peu,Le peu qui vous a plu‖ parce qu'il vous ressemble ;Mais de nous rencontrer‖ ne formons point le vœu :Le vrai de l'amitié,‖ c'est de sentir ensemble,Le reste en est fragile,‖ épargnons-nous l'adieu.

Versification

Forme
9 quintils (quintils)
Rimes
9(ababa)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 quintils
Mots à la rime
a inconnus / plus / venus masculine, classiqueb proches / reproches féminine, classiquea volières / familières / hospitalières féminine, classiqueb infinis / bénis masculine, classiquea félicité / suscité / cité masculine, classiqueb inonde / monde féminine, classiquea suprême / poëme / d'elle-même féminine, classiqueb chants / touchants masculine, classiquea rouvrir / souffrir / guérir masculine, classiqueb l'attise / précise féminine, classiquea rendre / attendre / l'apprendre féminine, classiqueb entiers / sentiez masculine, classiquea tourment / m'aimant / seulement masculine, classiqueb humaine / peine féminine, classiquea blâme / flamme / l'âme féminine, classiqueb repentir / mentir masculine, classiquea peu / vœu / l'adieu masculine, classiqueb ressemble / ensemble féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

45 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources