Les Vaines Tendresses, 1875
La beauté
Splendeur excessive, implacable,Ô Beauté, que tu me fais mal !Ton essence incommunicable,Au lieu de m'assouvir, m'accable :On n'absorbe pas l'idéal.
L'Éternel féminin m'attire,Mais je ne sais comment l'aimer.Beauté, te voir n'est qu'un martyre,Te désirer n'est qu'un délire,Tu n'offres que pour affamer !
Je porte envie au statuaireQui t'admire sans âcre amour,Comme sur le lit mortuaireUn corps de vierge, où le suaireSanctifie un parfait contour.
Il voit, comme de blanches ailesS'abattant sur un colombier,Les formes des vivants modèles,À l'appel du ciseau fidèles,Couvrir le marbre familier ;
Il les choisit, il les assemble,Tel qu'un lutteur, toujours debout,Et quand l'ébauche te ressemble,D'aucun désir sa main ne tremble,Car il est ton prêtre avant tout.
Calme, la prunelle épuréeAu soleil austère de l'art,Dans la pierre transfiguréeIl juge l'œuvre et sa durée,D'un incorruptible regard ;
Mais, quand malgré soi l'on regardeUne femme en ce spectre blanc,À lui parler l'on se hasarde,Et bientôt, sans y prendre garde,Dans la pierre on coule du sang !
On appuie, en rêve, sur elleLes lèvres pour les apaiser,Mais, amante surnaturelle,Tu dédaignes cet amant frêle,Tu ne lui rends pas son baiser.
Et vainement, pour fuir ta face,On veut faire en ses yeux la nuit :Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,Nulle obscurité n'en effaceL'éblouissement qui les suit.
En vain le cœur frustré s'attacheÀ des visages plus cléments :Comme une lumineuse tache,Ta vive image les lui cache,Dressée entre les deux amants.
Tu règnes sur qui t'a comprise,Seule et hors de comparaison ;Pour l'âme de ton joug épriseTout autre amour n'est que mépriseQui dégénère en trahison.
Celles qu'on aime, on les désole,Car, mentant même à leurs genoux,Sans le vouloir on les immoleÀ toi, la souveraine idoleInvisible à leurs yeux jaloux.
Seul il sent, l'homme qui te crée,Tes maléfices s'amortir ;Sa compagne au foyer t'agréeComme une étrangère sacréeQui ne l'en fera point sortir ;
L'artiste impose pour hôtesse,Dans son cœur comme dans ses yeux,L'humble mortelle à la déesse,Vouant à l'une sa tendresse,À l'autre un culte glorieux !
Jamais ton éclat ne l'embrase :T'enveloppant, pour te saisir,D'une rigide et froide gaze,Il n'a de l'amour que l'extase,Amoureux sauvé du désir !
Versification
- Forme
- 15 quintils (quintils)
- Rimes
- 15(abaab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quintils
- Mots à la rime
- a implacable / incommunicable / m'accable féminine, classiqueb mal / l'idéal masculine, classiquea m'attire / martyre / délire féminine, classiqueb l'aimer / affamer masculine, classiquea statuaire / mortuaire / suaire féminine, classiqueb amour / contour masculine, classiquea ailes / modèles / fidèles féminine, classiqueb colombier / familier masculine, classiquea assemble / ressemble / tremble féminine, classiqueb debout / tout masculine, classiquea épurée / transfigurée / durée féminine, classiqueb l'art / regard masculine, classiquea regarde / hasarde / garde féminine, classiqueb blanc / sang masculine, classiquea elle / surnaturelle / frêle féminine, classiqueb apaiser / baiser masculine, classiquea face / fasse / efface féminine, classiqueb nuit / suit masculine, classiquea s'attache / tache / cache féminine, classiqueb cléments / amants masculine, classiquea comprise / éprise / méprise féminine, classiqueb comparaison / trahison masculine, classiquea désole / immole / idole féminine, classiqueb genoux / jaloux masculine, classiquea crée / t'agrée / sacrée féminine, classiqueb s'amortir / sortir masculine, classiquea hôtesse / déesse / tendresse féminine, classiqueb yeux / glorieux masculine, classiquea l'embrase / gaze / l'extase féminine, classiqueb saisir / désir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
75 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources