Les Vaines Tendresses, 1875
La vertu
J'honore en secret la duègneQue raillent tant de gens d'esprit,La Vertu ; j'y crois, et dédaigneDe sourire quand on en rit.
Ah ! souvent l'homme qui se moqueEst celui que point l'aiguillon,Et tout bas l'incrédule invoqueL'objet de sa dérision.
Je suis trop fier pour me contraindreÀ la grimace des railleurs,Et pas assez heureux pour plaindreCeux qui rêvent d'être meilleurs.
Je sens que toujours m'importuneUne loi que rien n'ébranla ;Le monde (car il en faut une)Parodie en vain celle-là ;
Qu'il observe la règle inscriteDans les mœurs ou les parchemins,Je hais sa rapine hypocrite,Comme celle des grands chemins,
Je hais son droit, aveugle aux larmes,Son honneur, qui lave un affrontEn mesurant bien les deux armes,Non les deux bras qui les tiendront,
Sa politesse meurtrièreQui vous trahit en vous servant,Et, pour vous frapper par derrière,Vous invite à passer devant.
Qu'un plaisant nargue la morale,Qu'un fourbe la plie à son vœu,Qu'un géomètre la ravaleÀ n'être que prudence au jeu,
Qu'un dogme leurre à sa manièreL'égoïsme du genre humain,Ajournant à l'heure dernièreL'avide embrassement du gain,
Qu'un cynisme, agréable au crime,Devant le muet Infini,Voue au néant ceux qu'on opprime,Avec l'oppresseur impuni !
Toujours en nous parle sans phraseUn devin du juste et du beau,C'est le cœur, et dès qu'il s'embraseIl devient de foyer flambeau :
Il n'est plus alors de problème,D'arguments subtils à trouver,On palpe avec la torche mêmeCe que les mots n'ont pu prouver.
Quand un homme insulte une femme,Quand un père bat ses enfants,La raison neutre assiste au drameMais le cœur crie au bras : défends !
Aux lueurs du cerveau s'ajouteL'éclair jailli du sein : l'amour !Devant qui s'efface le douteComme un rôdeur louche au grand jour :
Alors la loi, la loi sans table,Conforme à nos réelles fins,S'impose égale et charitable,On forme des souhaits divins :
On voudrait être un Marc-Aurèle,Accomplir le bien pour le bien,Pratiquer la Vertu pour elle,Sans jamais lui demander rien,
Hors la seule paix qui demeureEt dont l'avénement soit sûr,L'apothéose intérieureDont la conscience est l'azur !
Mais pourquoi, saluant ta tâche,Inerte amant de la vertu,Ô lâche, lâche, triple lâche,Ce que tu veux, ne le fais-tu ?
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a duègne / dédaigne féminine, classiqueb d'esprit / rit masculine, classiquea moque / invoque féminine, classiqueb l'aiguillon / dérision masculine, classiquea contraindre / plaindre féminine, classiqueb railleurs / meilleurs masculine, classiquea m'importune / une féminine, classiqueb n'ébranla / celle-là masculine, classiquea inscrite / hypocrite féminine, classiqueb parchemins / chemins masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb affront / tiendront masculine, classiquea meurtrière / derrière féminine, classiqueb servant / devant masculine, classiquea morale / ravale féminine, classiqueb vœu / jeu masculine, classiquea manière / dernière féminine, classiqueb humain / gain masculine, classiquea crime / opprime féminine, classiqueb Infini / impuni masculine, classiquea phrase / s'embrase féminine, classiqueb beau / flambeau masculine, classiquea problème / même féminine, classiqueb trouver / prouver masculine, classiquea femme / drame féminine, classiqueb enfants / défends masculine, classiquea s'ajoute / doute féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea table / charitable féminine, classiqueb fins / divins masculine, classiquea Marc-Aurèle / elle féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea demeure / intérieure féminine, classiqueb sûr / l'azur masculine, classiquea tâche / lâche féminine, classiqueb vertu / fais-tu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources