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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vaines Tendresses, 1875

Un rendez-vous

René-François Sully Prudhomme· 25 quatrains, octosyllabes et trisyllabes, 100 vers

Dans ce nid furtif où nous sommes,Ô ma chère âme, seuls tous deux,Qu'il est bon d'oublier les hommes,Si près d'eux.

Pour ralentir l'heure fuyante,Pour la goûter, il ne faut pasUne félicité bruyante,Parlons bas ;

Craignons de la hâter d'un geste,D'un mot, d'un souffle seulement,D'en perdre, tant elle est céleste,Un moment.

Afin de la sentir bien nôtre,Afin de la bien ménager,Serrons-nous tout près l'un de l'autreSans bouger ;

Sans même lever la paupière :Imitons le chaste reposDe ces vieux châtelains de pierreAux yeux clos,

Dont les corps sur les mausolées,Immobiles et tout vêtus,Loin de leurs âmes envoléesSe sont tus ;

Dans une alliance plus hauteQue les terrestres unions,Gravement comme eux, côte à côte,Sommeillons.

Car nous n'en sommes plus aux fièvresD'un jeune amour qui peut finir ;Nos cœurs n'ont plus besoin des lèvresPour s'unir,

Ni des paroles solennellesPour changer leur culte en devoir,Ni du mirage des prunellesPour se voir.

Ne me fais plus jurer que j'aime,Ne me fais plus dire comment ;Goûtons la félicité mêmeSans serment.

Savourons, dans ce que nous disentSilencieusement nos pleurs,Les tendresses qui divinisentLes douleurs !

Chère, en cette ineffable trêveLe désir enchanté s'endort ;On rêve à l'amour comme on rêveÀ la mort.

On croit sentir la fin du monde ;L'univers semble chavirerD'une chute douce et profonde,Et sombrer…

L'âme de ses fardeaux s'allègePar la fuite immense de tout ;La mémoire comme une neigeSe dissout.

Toute la vie ardente et triste,Semble anéantie alentour,Plus rien pour nous, plus rien n'existeQue l'amour.

Aimons en paix : il fait nuit noire,La lueur blême du flambeauExpire… Nous pouvons nous croireAu tombeau.

Laissons-nous dans les mers funèbres,Comme après le dernier soupir,Abîmer, et par leurs ténèbresAssoupir…

Nous sommes sous la terre ensembleDepuis très-longtemps, n'est-ce pas ?Écoute en haut le sol qui trembleSous les pas.

Regarde au loin comme un vol sombreDe corbeaux, vers le nord chassé,Disparaître les nuits sans nombreDu passé,

Et comme une immense nuéeDe cigognes (mais sans retours !)Fuir la blancheur diminuéeDes vieux jours…

Hors de la sphère ensoleilléeDont nous subîmes les rigueurs,Quelle étrange et douce veilléeFont nos cœurs ?

Je ne sais plus quelle aventureNous a jadis éteint les yeux,Depuis quand notre extase dure,En quels cieux.

Les choses de la vie ancienneOnt fui ma mémoire à jamais,Mais du plus loin qu'il me souvienneJe t'aimais…

Par quel bienfaiteur fut dresséeCette couche ? et par quel hymenFut pour toujours ta main laisséeDans ma main ?

Mais qu'importe ! Ô mon amoureuse,Dormons dans nos légers linceuls,Pour l'éternité bienheureuseEnfin seuls !

Versification

Forme
25 quatrains (quatrains)
Rimes
25(abab)
Mètre
Octosyllabes et trisyllabes (75 de 8, 25 de 3)· profil 3, 8
Strophes
25 quatrains
Mots à la rime
a sommes / hommes féminine, classiqueb deux / d'eux masculine, classiquea fuyante / bruyante féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea geste / céleste féminine, classiqueb seulement / moment masculine, classiquea nôtre / l'autre féminine, classiqueb ménager / bouger masculine, classiquea paupière / pierre féminine, classiqueb repos / clos masculine, classiquea mausolées / envolées féminine, classiqueb vêtus / tus masculine, classiquea haute / côte féminine, classiqueb unions / Sommeillons masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb finir / s'unir masculine, classiquea solennelles / prunelles féminine, classiqueb devoir / voir masculine, classiquea j'aime / même féminine, classiqueb comment / serment masculine, classiquea disent / divinisent féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb s'endort / mort masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb chavirer / sombrer masculine, classiquea s'allège / neige féminine, classiqueb tout / dissout masculine, classiquea triste / n'existe féminine, classiqueb alentour / l'amour masculine, classiquea noire / croire féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb soupir / Assoupir masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiqueb pas masculine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb chassé / passé masculine, classiquea nuée / diminuée féminine, classiqueb retours / jours masculine, classiquea ensoleillée / veillée féminine, classiqueb rigueurs / cœurs masculine, classiquea aventure / dure féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea ancienne / souvienne féminine, classiqueb jamais / t'aimais masculine, classiquea dressée / laissée féminine, classiqueb hymen / main masculine, classiquea amoureuse / bienheureuse féminine, classiqueb linceuls / seuls masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources