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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les poésies, 1887‑1926· Les premières poésies (1887-1890)· I Les triomphes

Épiphanie

Raymond de la Tailhède· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

Dans l'ombre d'un palais‖ de Belle-au-Bois-dormant,Dans un pays lointain,‖ dans un songe peut-être,N'ai-je pas entendu,‖ n'ai-je pas vu paraîtreCelle que notre cœur‖ poursuit incessamment,

L'éternelle Chimère,‖ Impératrice et Reine,Et ce monstre menteur,‖ effroi des rochers bleus,La Sirène, et Méduse‖ aux cheveux fabuleux,L'invisible Eurydice‖ et l'impossible Hélène ?

D'une voix qui caresse,‖ et qui brûle, et qui mord,Comme un soir enivré‖ de sa brise embaumée,Comme une nuit d'été,‖ d'éclairs illuminée,Comme un appel brutal‖ des trompettes de mort,

D'une voix, semble-t-il,‖ dont l'abeille d'AthènesA composé le miel‖ et la foudre le feu,Tandis qu'Elle chantait,‖ — en quel temps, en quel lieu ?Le même chant passait‖ de ses lèvres aux miennes.

Elle.

« Le fils d'un roi barbare‖ est venu du désertAvec l'encens, la myrrhe‖ et l'or des anciens Mages ;L'étoile, par l'azur‖ fauve des cieux sauvages,A flamboyé sur moi‖ dans une nuit d'hiver.

Et le prince a conduit‖ la blanche caravaneVers le palais du Rêve,‖ au pays merveilleuxOù pleure la chanson‖ d'amour des oiseaux bleus,Si pure qu'à ce chant‖ la fleur du lys se fane.

Plus beau que la lumière‖ au ciel oriental,Il est venu m'offrir‖ l'or et les aromates,Et son cœur précieux‖ comme un collier d'agates,Ses baisers parfumés‖ et ses yeux de cristal. »

Lui.

« Au temps des soirs de pourpre‖ et des soirs d'émeraude,Je dormais caressé‖ des ombres de velours ;Les sorciers attiraient‖ la lune au fond des cours,Dans les bassins où sa‖ pâleur miroite et rôde.

Ils priaient lentement‖ et sans faire de bruit ,En lui disant‖ de s'arrêter longtemps encore,Afin que mon sommeil‖ soit plus doux que l'aurore,Et plus profond que les‖ silences de la nuit .

Et je t'ai vue alors ;‖ j'ai vu dans BabyloneLa splendeur de ton nom,‖ la gloire de ton corps,La lumière de ta‖ beauté dans ces décorsDe songe, avec tous les‖ soleils de ta couronne.

J'ai vu ta chair fleurie,‖ âme de mon désir,Tes cheveux bruns, ta bouche‖ attirante et câline,Et tes bras nus, et la‖ candeur de ta poitrineOù tes amants charmés‖ se penchent pour mourir …

Ton palais éclatait‖ au centre de l'AsieAvec l'orgueil de tes‖ victoires, et les roisProsternés sur le seuil,‖ regardaient tes yeux froidsDevant lesquels‖ toute la terre s'extasie.

A travers la Lybie‖ et l'Égypte et la merJe suis venu : dis-moi‖ cet amour que j'ignore,L'amour que j'ai senti‖ quand le ciel vit écloreL'étoile qui brûlait‖ dans une nuit d'hiver. »

Elle.

« Ainsi parla‖ le Souverain des Pierreries,Le jeune homme portant‖ le sceptre impérial.La lune enveloppait‖ d'un reflet virginalLes collines et l'ombre verte‖ des prairies ;

Le soir semblait grandir‖ les étendards flottants ;Le palais allumait‖ ses feux de perles creuses ;Les peuples qui venaient‖ des Terres TénébreusesDevant cette clarté‖ m'adorèrent longtemps.

Un cri d'immense amour‖ gonflait mille poitrines ;Mes mains, glissant dans l'air‖ comme un vol de ramiers,Ainsi qu'une ambroisie‖ épandaient par milliersLes rêves, messagers‖ des paroles divines,

Ceux qui versent l'oubli,‖ ceux qui brisent les fers,Celui par qui l'on meurt‖ et pour qui l'on veut vivre,Et ce rêve immortel‖ qui prend l'homme et l'enivreDe la possession‖ du total Univers.

Et le prince a connu‖ le secret de ces choses,Buvant à cette coupe,‖ au vin puissant et pur,Qu'avec ses orbes d'or‖ érige vers l'azurL'horizon couronné‖ du feu vivant des roses. »

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a Belle-au-Bois-dormant / incessamment masculine, classiqueb peut-être / paraître féminine, classiquea Reine / Hélène féminine, classiqueb bleus / fabuleux masculine, classiquea mord / mort masculine, classiqueb embaumée / illuminée féminine, classiquea d'Athènes / miennes féminine, classiqueb feu / lieu masculine, classiquea désert / d'hiver masculine, non classiqueb Mages / sauvages féminine, classiquea caravane / fane féminine, classiqueb merveilleux / bleus masculine, classiquea oriental / cristal masculine, classiqueb aromates / d'agates féminine, classiquea d'émeraude / rôde féminine, classiqueb velours / cours masculine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb encore / l'aurore féminine, classiquea Babylone / couronne féminine, classiqueb corps / décors masculine, classiquea désir / mourir masculine, classiqueb câline / poitrine féminine, classiquea l'Asie / s'extasie féminine, classiqueb rois / froids masculine, classiquea mer / d'hiver masculine, classiqueb j'ignore / éclore féminine, classiquea Pierreries / prairies féminine, classiqueb impérial / virginal masculine, classiquea flottants / longtemps masculine, classiqueb creuses / Ténébreuses féminine, classiquea poitrines / divines féminine, classiqueb ramiers / milliers masculine, classiquea fers / Univers masculine, classiqueb vivre / l'enivre féminine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb pur / l'azur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Poésies, Paris, Albin Michel, 1938· Sources