Les poésies, 1887‑1926· Les poésies diverses (1898-1907)
X. Hymne pour la France
A LA MÉMOIRE DE JACQUES TEULADE-CABANÈS AGE DE 23 ANS TUÉ LE 14 SEPTEMBRE 1916 EN MACÉDOINE
Pays natal ! O terre‖ entre toutes bénie,Dont le nom murmuré‖ nous est une harmonie,Dont le sol lumineux‖ n'a d'égal que le ciel ;Mère ! comme à ce mot‖ magique tu déploiesDans nos cœurs aussitôt‖ vibrants toutes les joies,Toi par qui l'amertume‖ a la saveur du miel !
A toute autre beauté‖ ton image s'oppose ;Tu pourrais, sans unir‖ les pampres à la rose,Courber ton front neigeux‖ sous l'horreur des frimas,Pour tes fils, cependant,‖ toujours tu serais belle ;Ils aimeraient de toi‖ jusqu'à l'ombre cruelleOù se cachent les dieux‖ que l'on ne connaît pas.
Mais ni le dur métal‖ des lunes boréalesNe vient mordre à tes fruits‖ dorés, ni les rafalesDe l'orageux. Autan‖ ne versent tes blés mûrs.Heureux qui le premier‖ t'a vue et t'a chérie !Bienheureux ses enfants !‖ car nulle autre patrieN'a de plus douces nuits‖ et des soleils plus purs !
Terre libre où fleurit‖ l'héroïsme et la gloire !France dont les soldats‖ ont inscrit dans l'histoireL'impérissable honneur !‖ Royaume sans lequelL'homme aurait ignoré‖ la splendeur de ce monde,Et ne l'aurait forgée‖ à la flamme fécondePour s'en faire une armure‖ et se rendre immortel !
Armure ! claire épée‖ étincelante et fine !Effrayant bouclier‖ levé sur ta poitrine,Miroir de la terreur‖ de tous tes ennemis !Brassards et morion !‖ Haute et svelte cuirasse !Cimier éblouissant !‖ insigne de ta race,Gage des fiers destins‖ qui te furent promis !
Certes, ce n'est pas tout‖ que d'être une guerrière,Et l'arme n'est pour toi‖ que la raison dernière :Tu savais, pacifique,‖ ouvrir tes larges bras ;Sur ton sein tu pressais,‖ dans une même étreinte,Celui de qui la tête‖ est de vert laurier ceinteEt l'humble populaire‖ éloigné des combats.
Tu l'aimais, ce repos,‖ jusque dans son ivresse.— C'est un divin breuvage‖ à la chaude caresse,Mais le fond de la coupe‖ est lourd d'un noir poison.— Ton esprit et tes yeux‖ s'emplissaient de fumées ;Et des cieux flamboyants‖ les torches alluméesDisputaient vainement‖ aux ombres l'horizon.
Un stupide sommeil‖ avait glacé ta face ;Tu perdais à la fois‖ ta force avec ta grâce,Et tu ne voulais plus‖ même t'en souvenir.Reniant ton passé‖ tu semblais te survivre :Ta gloire était cachée‖ aux pages d'un vieux livreComme une fleur fanée‖ achève d'y mourir.
On ne te voyait plus‖ alors, ô noble France,Châtier justement‖ l'orgueilleuse ignorance,Et mettre le poète‖ à son rang, le premier.Alors, cédant aux cris‖ de la tourbe insensée,Ainsi que le dormeur,‖ ton unique penséeC'était de tout subir‖ pour ne pas t'éveiller.
Quelle voix surhumaine‖ ou plutôt quel tonnerreA dans le même temps‖ épouvanté la terreEt d'un éclat brutal‖ ton rêve traversé ?Une longue clameur‖ monte du fond des combes !Quel fossoyeur là-bas‖ a creusé tant de tombes ?A quel front le laurier‖ va-t-il être enlacé ?
Pareille au ciel d'hiver‖ que la pluie accompagne,Avec ses généraux,‖ la puissante Allemagne,Avec ses régiments,‖ avec ses bataillons,Frappe inlassablement‖ ta campagne et l'écrase !Regarde tes cités‖ gisant dans l'herbe rase,Et tes champs labourés‖ par l'acier des canons !
Tu ne laisseras pas‖ sans la venger l'injure !Ta main peut être lente,‖ elle n'est pas moins sûre :La part du châtiment‖ sera faite à chacun !Dans la pierre de Reims‖ sculpte ton diadème,Arras ensanglanté‖ soit aussi ton emblème,Taille pour ton manteau‖ la pourpre de Verdun !
Et lorsqu'ils te verront‖ paraître ainsi, farouche,La sinistre épouvante‖ aura cousu leur bouche,Un feu prodigieux‖ aura brûlé leur cœur !Ces Rois, à ton aspect,‖ ces princes, cette armée,Seront comme une brume‖ aussitôt dissipée,Car il n'est dû qu'à toi‖ de nommer le vainqueur,
A toi seule, ô ma France,‖ à toi par qui la LyreFera d'autant plus haut‖ toutes ses cordes bruireQue tu peux te vanter‖ de poètes nombreux,Entre lesquels il faut‖ que je prenne une placeDont la grandeur s'égale‖ à l'honneur de ta race,Moi qui pour la chanter‖ escaladai les cieux !
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a bénie / harmonie féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquec déploies / joies féminine, classiquea s'oppose / rose féminine, classiqueb frimas / pas masculine, classiquec belle / cruelle féminine, classiquea boréales / rafales féminine, classiqueb mûrs / purs masculine, classiquec chérie / patrie féminine, classiquea gloire / l'histoire féminine, classiqueb lequel / immortel masculine, classiquec monde / féconde féminine, classiquea fine / poitrine féminine, classiqueb ennemis / promis masculine, classiquec cuirasse / race féminine, classiquea guerrière / dernière féminine, classiqueb bras / combats masculine, classiquec étreinte / ceinte féminine, classiquea ivresse / caresse féminine, classiqueb poison / l'horizon masculine, classiquec fumées / allumées féminine, classiquea face / grâce féminine, classiqueb souvenir / mourir masculine, classiquec survivre / livre féminine, classiquea France / ignorance féminine, classiqueb premier / t'éveiller masculine, classiquec insensée / pensée féminine, classiquea tonnerre / terre féminine, classiqueb traversé / enlacé masculine, classiquec combes / tombes féminine, classiquea accompagne / Allemagne féminine, classiqueb bataillons / canons masculine, classiquec l'écrase / rase féminine, classiquea l'injure / sûre féminine, classiqueb chacun / Verdun masculine, classiquec diadème / emblème féminine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec armée / dissipée féminine, classiquea Lyre / bruire féminine, classiqueb nombreux / cieux masculine, classiquec place / race féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Poésies, Paris, Albin Michel, 1938· Sources