Les poésies, 1887‑1926· Fragments et poèmes inachevés
III. Orphée
Invocation aux muses
Esprit conçu des dieux‖ tout en leur donnant l'être,Muses, sang immortel,‖ répandez-vous en moi.Aux splendeurs que de vous‖ mes vers feront paraître,Qui pourra s'étonner‖ et haïr votre loi ?
Mais qu'est-ce qu'un mortel‖ qui contre vous s'engageExécrable qu'il est‖ aux humains comme aux dieux,Sa vaine ambition,‖ qui la châtierait mieuxQue ses yeux aveuglés‖ par votre vive image ?
Toujours d'un voile obscur‖ aggravant les sommets,C'est sur le plus haut pic‖ et le plus solitaireQue la noire nuée‖ enfante la lumière,Lorsque roule l'orage‖ entre ses flancs épais.
Afin que jusqu'aux nuits‖ tout cède à votre empire,S'il suffit d'un éclat‖ des vôtres emprunté,Les ténèbres bientôt‖ vont elles-mêmes luireEt du rouge Orient‖ élargir la clarté.
O qui m'emporterait‖ de l'ardente Sicile,Muses qui l'embrassez‖ du cercle de vos feux,Vers les roseaux de l'Hèbre‖ aux poètes hostile,Où la tête d'Orphée‖ a lié ses cheveux ?
C'est vous ! Pégase et toi,‖ dont j'ai dompté la croupe,Qui, l'héritier d'un sang‖ à l'insulte fatal,Sans la tarir jamais,‖ résonnante à ma coupe,Y fais jaillir ton onde,‖ ô fille du cheval !
Un satyre
Phébus d'un flot de pourpre‖ inonde la prairie.Sous cet ombrage, Orphée,‖ à la place choisie,Tandis qu'à ton appel‖ les Muses descendront,Vers elles je pourrai‖ lever enfin le front.Une source est ici,‖ de gazon couronnée :Les bienfaits du printemps‖ y devancent l'année,La mousse en est légère‖ et tiède sous nos pas.Mais, du peu que je suis‖ tu ne t'offenses pas ?Tu ne méprises point‖ ma grossière enveloppe ?Tes chants me sont permis ?‖ car jadis le RhodopeA vu venir vers toi‖ ses fauves habitants,Et les dures forêts‖ que battent les autans,Les déesses des eaux‖ sous leur urnes penchées,Et tout le peuple obscur‖ des puissances cachées.Mon esprit est celui‖ que retient prisonnierLe chêne en son écorce‖ ou l'éternel laurier.L'égal des Immortels‖ moins que leur créature,Je leur dois cependant‖ la peine que j'endureD'ignorer jusqu'aux fleurs‖ dont j'anime le fruit,Tant un dieu met d'obstacle‖ entre la Terre et lui.
Ah ! si je dépouillais‖ l'apparence divine,Quel feu consumerait‖ aussitôt ma poitrine !Quel redoutable Amour‖ me frapperait encorD'un arc irrésistible‖ aux mille flèches d'or !Me verrait-on qu'aux lieux‖ où la gloire est donnéeJ'y serais sans la Parque‖ et sans la Destinée :Et c'est trop que porter‖ la substance des cieuxPour accorder mon cœur,‖ ma raison et mes yeux !Hélas ! et mes désirs‖ sont eux-mêmes ma chaîne ;Je n'en puis délivrer‖ ma forme toute humaineQuand la divinité‖ fait ma seule vertu !
Vous, du moins, vous suivez‖ d'un labeur assiduLes cercles inégaux‖ où le sort vous enferme :Tout est espoir pour vous,‖ l'origine et le terme,L'heure à peine en son vol‖ plus lente que l'amour,Et dans l'ombre des nuits‖ les prémices du jour.On dit que des roseaux‖ j'ai fait chanter la tige…Et lorsque les bergers,‖ témoins de ce prodige,
Ont façonné leur lèvre‖ aux agrestes chansons,Ils ont du même coup‖ surpassé mes leçons.Ma flûte, la première,‖ eut l'art de les instruire,Mais une âme y frémit‖ quand la vôtre y soupire,Et ce don que le ciel‖ communique à regret,Il n'était pas en moi‖ d'en ouvrir le secret.
Rompez-vous donc, liens‖ qui n'êtes que poussière,Vous, flammes, dévorez‖ cette fausse lumière :Rien ne garde en ces lieux‖ la face de la mort !Hérissant ses rameaux‖ comme aux souffles du nord,Une errante forêt‖ près de ton front s'incline,La bête et le rocher,‖ hôtes de la ravine,Vont à tes pieds bondir‖ du même élan fougueux,O délire inouï‖ qui m'emporte avec eux !
Ainsi l'arbre divin‖ gonflait pour toi ses voiles,Quand sur la vaste mer‖ inconnue au nocher,Assurée à tes chants‖ mieux qu'au feu des étoiles,La nef Argo voguait‖ vers un sable étranger.
Ainsi, du seuil d'Hadès‖ écartant les ténèbres,Sa rigueur, à ta voix,‖ avait déjà plié :Eurydice eût franchi‖ deux fois les bords funèbresSi l'Amour se pouvait‖ vaincre par la pitié !Cependant arrachés‖ à d'arides mamelles,Ivres d'un vin grondant‖ dans des sèves nouvelles,Les vallons et les bois‖ et les monts frémissants,Changeant en harmonie‖ une inerte nature,Un jour restitueront‖ à la race futureTout ce qu'en eux tu mets‖ de sublimes accents.
Celui qui de ta flamme‖ aura brûlé ses lèvres,Pasteur de sombres boucs,‖ de taureaux ou de chèvres,Un jour ici s'arrêtera :Ses doigts se courberont‖ sur la lyre sonore,Et semblable au granit‖ en qui vibre l'aurore,C'est la tienne qui répondra !…
Orphée
De la splendeur nocturne‖ as-tu fait ton étude ?As-tu jamais comptéCes astres fulgurants,‖ et dont la multitudeEst la moindre beauté ?
Qu'ont mesuré tes yeux‖ qui puisse de ces voilesTrouer la profondeur,Mais surtout de ce ciel,‖ océan des étoiles,Qu'a mesuré ton cœur ?
Oui, l'ombre t'épouvante,‖ et tandis que tu tremblesS'élancent tour à tour,Sur les ondes du feu,‖ toi, Pollux qui ressemblesL'éclat d'un nouveau jour ;
Et toi, qui me parais‖ vêtir encor tes armes,Et qui n'as différéDe le suivre à l'Hadès‖ qu'afin que, par tes larmes,Ton frère fût pleuré…
Orageuse Lemnos,‖ ô terre dévoréeD'insatiables feux,L'amour devait aussi‖ pousser sur tes flots bleusArgo, la nef dorée…
Oui, l'ombre t'épouvante,‖ et tandis que tu tremblesS'élancent tour à tour,Sur les ondes du feu,‖ toi, Pollux qui ressemblesL'éclat d'un nouveau jour ;
Et toi, qui me parais‖ vêtir encor tes armes,Et qui n'as différéDe le suivre à l'Hadès‖ qu'afin que, par tes larmes,Ton frère fût pleuré…
Orageuse Lemnos,‖ ô terre dévoréeD'insatiables feux,L'amour devait aussi‖ pousser sur tes flots bleusArgo, la nef dorée…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12[abab] 6[abba] 28[aa]
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (110 de 12, 16 de 6, 2 de 8)· profil 6, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a l'être / paraître féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquea s'engage / image féminine, classiqueb dieux / mieux masculine, classiquea sommets / épais masculine, classiqueb solitaire / lumière féminine, classiquea empire / luire féminine, classiqueb emprunté / clarté masculine, classiquea Sicile / hostile féminine, classiqueb feux / cheveux masculine, classiquea croupe / coupe féminine, classiqueb fatal / cheval masculine, classiquea prairie / choisie féminine, classiqueb descendront / front masculine, classiquec couronnée / l'année féminine, classiqued pas masculine, classiquee enveloppe / Rhodope féminine, classiquef habitants / autans masculine, classiqueg penchées / cachées féminine, classiqueh prisonnier / laurier masculine, classiquei créature / j'endure féminine, classiquej fruit / lui masculine, non classiquea divine / poitrine féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquec donnée / Destinée féminine, classiqued cieux / yeux masculine, classiquee chaîne / humaine féminine, classiquef vertu / assidu masculine, classiqueb enferme / terme féminine, classiquec l'amour / jour masculine, classiqued tige / prodige féminine, classiquea chansons / leçons masculine, classiqueb instruire / soupire féminine, classiquec regret / secret masculine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb mort / nord masculine, classiquec s'incline / ravine féminine, classiqued fougueux / eux masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb nocher / étranger masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb plié / pitié masculine, classiquec mamelles / nouvelles féminine, classiqued frémissants / accents masculine, classiquee nature / future féminine, classiquea lèvres / chèvres féminine, classiqueb s'arrêtera / répondra masculine, classiquec sonore / l'aurore féminine, classiquea étude / multitude féminine, classiqueb compté / beauté masculine, classiqueb profondeur / cœur masculine, classiquea trembles / ressembles féminine, classiqueb tour / jour masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb différé / pleuré masculine, classiquea dévorée / dorée féminine, classiqueb feux / bleus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Poésies, Paris, Albin Michel, 1938· Sources