Les poésies, 1887‑1926· Les hymnes (1892-1894)
HYMNE III. Pour la gloire
J'ai chanté les lauriers‖ et les chênes, qui sont,Marque de la victoire‖ et noblesse du front,Le seul honneur vraiment‖ à la raison humaine ;J'ai ta voix entendue‖ au creux d'une fontaine,Faune, et les célébrant‖ j'ai respecté les dieux,Visibles d'autant plus‖ qu'ils frappent moins nos yeux.Tel le héros Jason,‖ la Lyre ayant pour guide,Maintenant, dirigé‖ vers une autre Golchide,Sur le navire Argo‖ par mes mains reconstruit,Aux souffles de la mer‖ sonnant le même bruit,Il est temps qu'une part‖ des choses soit montrée,Passant l'ambition‖ de la toison dorée.Plus digne de ce but‖ quel vaisseau porteraitVers des sables lointains‖ une antique forêtEn ses flancs et Dodone‖ en sa haute mâture,Et qui s'étonnerait,‖ osant une aventureOù seulement l'espoir‖ n'a pas borné mes vœux,Des enflammés Jumeaux‖ si j'ai suivi les feux ?
Magicienne, j'ai bu‖ le breuvage, Médée,Qui garde de mourir‖ et nourrit la penséeDes Muses, car leur coupe‖ est pleine du poisonDont tu rajeunissais‖ la vieillesse d'Ëson.Dès mon enfance aux flots‖ désaltéré d'Ascrée,Depuis lors j'ai pris part‖ à l'onde Clitorée,Au fleuve oblivieux‖ j'ai rejeté le mal,Mais recherchant surtout‖ la fontaine au cheval.
Le vulgaire, orgueilleux‖ d'ignorance et de vice,S'il y puise ressemble‖ aux compagnons d'Ulysse,Immondes prisonniers‖ des charmes de Circé,Tant un esprit stupide‖ en leur forme est passé,Tant le cœur d'un barbare‖ est rempli de folie !Il en est qui montrant‖ une face embellieEt de robes de pourpre‖ ornant leur pauvreté,Portent insolemment‖ un temple dévasté ;Mesurant à leur front‖ l'éclatante couronne,La honte n'a pour eux‖ plus rien qui les étonne,Et moquant entre soi‖ la dépouille des dieuxIls pensent qu'un triomphe‖ a repeuplé les cieux.
Nous, des autels déserts‖ renouvelant les roses,Et délivrant les voix‖ aux cavernes encloses,Bouches de la Pythie‖ et du Trophonien,Bruissantes encor‖ du chœur Aonien,Nous avons sur la mer‖ vu Rhodes apparaître,Désireuse d'avoir‖ le soleil pour son maître,Et toi, qui de Latone‖ as recueilli le fruitNuptial, les flambeaux‖ du jour et de la nuit,Douce à ses pieds errants‖ et plus douce à sa crainte,Délos, foyer brillant‖ des îles, île sainte !Un roi sur son vaisseau,‖ près de sortir du port,Lève vers le soleil‖ sa large coupe d'or :Le fils d'Hypérion‖ descend dans cette coupe.Alors, tournant sa face‖ auguste vers la troupeDes peuples généreux,‖ vers les nobles cités,Le prince honorera‖ les dieux qu'il a quittés ;D'elle à ses compagnons‖ il fait ensuite hommageAvant que de laisser‖ de Phébus fuir l'image.C'est ainsi qu'il nous plaît,‖ nous des Muses élus,De louer nos amis‖ et ceux qui ne sont plus.
La mort n'a pas rendu‖ notre louange vaine ;Encore que les morts‖ soient affranchis de peineAux Champs-Élysiens‖ ne s'éteint pas le coursD'un éclat dont vivants‖ ils marquèrent leurs jours.De nous tirant son vol‖ l'agile RenomméeA d'Achille et d'Hector‖ la vaillance nommée,Et du prince troyen‖ le voyage est par nousMené contre les bords‖ où s'allaitent les loups.Les illustres vainqueurs‖ des pindariques odesOu vantés de Ronsard‖ dans ses lyriques modes,Ceux qui seraient obscurs‖ de leur seule valeur,Ceux dont la lyre veut‖ éterniser l'honneur,Furent-ils pas servis‖ d'un vin, comme aux plus dignes,Oui n'a jamais gonflé‖ sur le thyrse des vignesSa grappe d'ambroisie‖ et de miel oréen ?
Il est doux de serrer‖ d'un immortel lienLes fronts, et d'un laurier‖ prenant en nous sa gloire ;Car nous avons transmis‖ aux hommes la mémoireDes hommes, au delà‖ des rives du Léthé.
Par notre volonté‖ vous avez existé,Pasteurs des nations,‖ bergers de l'Arcadie,Héros ! Mais toi, l'amour,‖ Gallus, garde ta vie,Des lèvres de Mantoue,‖ ô Gallus, célébré,Ombre chère, et des fleurs‖ elles-mêmes pleuré.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 41((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a sont / front masculine, classiqueb humaine / fontaine féminine, classiquec dieux / yeux masculine, classiqued guide / Golchide féminine, classiquee reconstruit / bruit masculine, classiquef montrée / dorée féminine, classiqueg porterait / forêt masculine, classiqueh mâture / aventure féminine, classiquei vœux / feux masculine, classiquea Médée / pensée féminine, classiqueb poison / d'Ëson masculine, classiquec d'Ascrée / Clitorée féminine, classiqued mal / cheval masculine, classiquea vice / d'Ulysse féminine, classiqueb Circé / passé masculine, classiquec folie / embellie féminine, classiqued pauvreté / dévasté masculine, classiquee couronne / étonne féminine, classiquef dieux / cieux masculine, classiquea roses / encloses féminine, classiqueb Trophonien / Aonien masculine, classiquec apparaître / maître féminine, classiqued fruit / nuit masculine, classiquee crainte / sainte féminine, classiquef port / d'or masculine, non classiqueg coupe / troupe féminine, classiqueh cités / quittés masculine, classiquei hommage / l'image féminine, classiquej élus / plus masculine, classiquea vaine / peine féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquec Renommée / nommée féminine, classiqued nous / loups masculine, classiquee odes / modes féminine, classiquef valeur / l'honneur masculine, classiqueg dignes / vignes féminine, classiqueh oréen / lien masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquec Léthé / existé masculine, classiqueb l'Arcadie / vie féminine, classiquec célébré / pleuré masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Poésies, Paris, Albin Michel, 1938· Sources