Vers inédits, 1919· Poèmes
XXIV. As you like it
(Comme vous voudrez)
1
Le printemps aux mains parfuméesS'efface comme le mirage,Et la pluie, fille de l'ouest,Ne pleure plus sur le feuillage.
Voici l'été‖ revenu, qui mûritLes moissons ivres de lumière.L'arc détendu‖ dans vos mains s'alourdit ;Et le chevreuil,‖ auprès des sources fraîches,
Mais demain, vieillards, c'est l'automne.C'est le gibier qui tremble,‖ et fuit sous le couvert ;Et, près du vin nouveau‖ qui saigne dans les tonnes,C’est le rire des vendangeusesAux lèvres rouges de raisin,Dont le rire raille et la course devanceVos pas lointains.
Non, demain c'est l'hiver,‖ et la plaine glacéeD'où l'on entend‖ crier sous la nuéeLes échassiers‖ qui volent en triangle ;Et notre fer,‖ qui du bois dépouilléFait retentir les branches…
… L'hiver qui lentement éveilleDessous le gel le grain fécond,Comme un autre hiver plus profondFera lever un autre germeAu fond de nous.
2
OUI, nous avons,‖ en des jours plus heureux,Obéi la chanson des clochesEt connu des festins joyeuxAvant que d'habiter‖ les antres ténébreuxEt du désert‖ la dangereuse approche.La jeunesse eut pour nous ses charmesEt nous avons goûté les larmesDe la pitié !
Hélas, où sont nos beaux dimanches,Mai verdoyant quand sous les branchesLa source fait taire ses pleurs ?Où sont les jours d'hiver,‖ où les vitres sont blanchesDu givre en fleurs ?
Le temps n'est plus‖ dans ma chambre bien peinte,Ramassé sous ma courtepointe,Enfant peureux,‖ d’ouïr le vent glacéPercer la cheminée éteinteEt ces plaintes du Nord‖ où la mort a passé,Et vous, nuits‖ où la chantante pluieQui bat la feuille‖ a si souvent bercéMa mélancolie !
3
VOUS dites vrai.‖ Cet Univers n'est que spectacle ;Nous, des comédiensAvec leurs entrées, leurs répliques.Dans une pièce en sept tableaux.— D'abord, l’enfant‖ criard, bercé des femmes ;Le bambin aux joues de printempsQui traîne en allant à l'école,— L'amant soumis‖ au bel œil de sa dame.— Le soldat glorieux,‖ pareil aux léopards,Tout hérissé‖ de barbes et de dards.— Le juge suit de près,‖ dont la démarche graveBerce sa prudence et son lard,— Mais déjà, sixième tableau,Pantalon flotte en ses houseauxEt chevrote un rôle sans gloire.— Le dénouement de cette histoireC'est la seconde enfance‖ en des langes nouveaux.Des pas traînants‖ qui tâtent le tombeau,C'est un aveugle, un sourd,‖ sans amour, sans mémoire.
4
SOUS l'âpre aiguille du mélèze,Je cherche qui chante avec moi.Mais de si amoureuse voixQue l’oiseau lui-même se taise.Qu'il vienne ici, qu'il vienne iciLoin de tout ennemi.Le mauvais temps‖ sera tout son malaise,L'hiver son seul souci.
Du soleil et l'herbe prochaine,Près de la source aux noirs roseaux ;Le gibier du bois et des eaux,Les fruits que la saison ramène ;Si d'autres buts tu ne poursuis,Ah, viens ici.L'hiver sera ta seule peine,Le froid, ton seul souci.
Si quelque homme, par aventure,Est assez âne, sur ma foi,De laisser ses biens et son toit.Pour suivre la libre nature,D'être le seul qu'il n'ait souci :Il peut trouver iciPrès de moi, près de moi,‖ plus fol encor que lui.
5
O MEURTRIER du cerf léger,Que faut-il pour te louanger ?De son cimier veux-tu qu'on t'orne ?Va, ne crois pas être le seulDont la gloire au plumail se borne.De la noce jusqu'au linceul,J'en jure Hélène ou Maritorne,Tel fut ton père ou ton aïeul.Porte donc, sans être plus morne,Époux, amant,Joyeusement, joyeusement,Chapeau de cornes … cornes… cornes…
6 Chanson
SOUFFLE, ô vent d'hiver,Ton souffle est moins amerQue n'est l'ingratitudeEt tu n'es pas si rudeAux feuilles et aux fleursQu’un amour qu'on oublieN'est cruel à nos cœurs.
Pourquoi rêver‖ à l'erreur d'un autre âge,Et réveiller‖ tous ces riants mirages.Plaisir, amour,‖ qui trompèrent nos cœurs ?Goûtons la paix‖ et les voix du bocage.
Ciel d'hiver, ciel de fer,Tes pleurs sont moins amersQue n'est l'ingratitude ;Et toi plus corrosive,Amitié perdueQue le gel ou le givre.
Pourquoi chanter‖ encor, sous le feuillage ?L'été aussi,‖ ce ne fut qu'un mirage.Comme la vie‖ a fané notre cœurNovembre insulte‖ à la fleur du bocage.
7 Madrigaux d’Orlando :
1
DE l'Inde jusqu'aux Grandes IndesSur les bords du lointain Cathay,Quel objet t'égale en beauté,Ma Rosalinde ?
2
La fleur pendante des lianesJette son âme au soir‖ qui pâme à les bercer.L'œil d'un Faune furtif‖ brille à te voir passer,Rosalinde ou Diane.
3
Au sein de la forêt profondeJe veux que tout ramage abondeA la chanter, et toute fleur ;Qu'il n'y ait arbre qui ne clameLa louange qu’elle réclame.Par-dessus Flore ou BlanchefleurSon charme insulte à chaque belle :Que sont les roses auprès d'elle,Rosalinde, jardin en fleur ?
Versification
- Mètre
- Vers de 8, 10, 6 et 12 syllabes (70 de 8, 25 de 10, 19 de 6, 14 de 12, 7 de 4, 2 de 5, 1 de 11)· profil 4, 5, 6, 8, 4+6, 11i, 6=6
- Mots à la rime
- a heureux / joyeux / ténébreux masculine, classiqueb cloches / approche féminine, non classiquec charmes / larmes féminine, classiquea dimanches / branches / blanches féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea mélèze / taise / malaise féminine, classiqueb moi / voix masculine, classiquec ici / ennemi / souci masculine, classiquea prochaine / ramène / peine féminine, non classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquec poursuis / ici / souci masculine, classiquea aventure / nature féminine, classiqueb foi / toit masculine, classiquec souci / ici / lui masculine, classiquea léger / louanger masculine, non classiqueb t'orne / borne féminine, classiquec seul / linceul / aïeul masculine, classiqued Maritorne / morne / cornes féminine, classiquee amant / joyeusement masculine, non classiquea d'hiver / amer masculine, classiqueb l'ingratitude / rude féminine, classiquec fleurs / cœurs masculine, classiquea Indes / Rosalinde féminine, classiqueb Cathay / beauté masculine, classiquea lianes / Diane féminine, classiqueb bercer / passer masculine, classiquea profonde / abonde féminine, classiqueb fleur / Blanchefleur masculine, classiquec clame / réclame féminine, non classiqued belle / d'elle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers inédits, Paris, LE DIVAN, 1936· numérisation Bibliothèque électronique, Université de Maurice· Sources