Vers inédits, 1919· Premiers vers
XXX. Élégies
1
Ce n'était qu'un enfant‖ un peu voluptueux ;Les parfums, la musique, la chair délicate des femmesTroublaient ses sens‖ entr'ouverts, et déjà les yeuxDes femmes jetaient un‖ sort au fond de son âme.
Et c'était un jour‖ d'été, torride et blanc.Le salon était frais‖ et obscur, des fleurs odorantesEmbaumaient sur les tables. Dans l'air se mourait frémissantUn chant étranger. Et‖ la dame aux mains charmantes.
La dame aux blanches mains, aux yeux clairs,Se dressait, pareille‖ au lys qui vient d'éclore,Pareille à un rare, onduleux‖ oiseau des mersQui se pose, et dont‖ les ailes palpitent encore.
Du dehors le jour cru‖ rayait les persiennes : nul bruitQue le bec du pic‖ martelant la marche des heures,Et lui, l'enfant, son‖ cœur fondait comme un fruitAuprès de la dame aux yeux clairs,‖ dans la fraîche demeure.
2
Quatre ou cinq, nous avions résolu d'aller dans les bois désertsCueillir les cèpes qui sentent bon et les jaunes oronges.Aline était avec nous, la brune aux tendres airs,De qui l'approche étreignait mon cœur et mouillait ma bouche.
Et bientôt la fraîcheur du bois nous couvrant comme un souple manteau,Nous avions oublié déjà les beaux champignons, les bruns et les jaunes.Interdits nous marchions, ainsi qu'on découvre un pays nouveau,Et l'été troublant gonflait de désir nos jeunes poitrines.
Soudain j'entendis la voix prochaine d'Aline aux doux yeuxQui disait : « Monsieur Paul, aidez-moi pour sauter ce fossé, je vous prieJe la pris dans mes bras, je sentis ses seins qui battaient un peu :Nous étions tout seuls, rougissants, tous deux dans le frais silence. ».
A peine chantait le ruisseau dans les joncs, fugace et secret,À peine au loin s'élevait le bruit cuivré des cigales.Nos pas s'étaient ralentis ; je ne sais quel obscur regretPleurait au dedans de nous, comme l'eau sous les herbes humides.
3
Qui dira, dans l'ombre du bois, l'odeur des fraises premières,Le goût des premiers baisers, la douceur des premiers gazons,Et le vol rapide et muet des fugaces, fugaces saisons ;Qui dira les sentiers de jadis, la fontaine aux tendres mystères ?
Fontaine, dont l'eau transparente miroite à l'insu du soleil,Inclinés vers toi nous buvions, et tes larmes trempaient nos manches ;Et les filles avaient les yeux si limpides, les joues si blanches ;Verrons-nous encore (ou jamais) des joues et des yeux pareils ?
Mais toi, tu n'as pas cessé de pleurer tes eaux cristallines,Et d'autres mains te violent, et d'autres bouches encor.Que t'importe, citerne sans âge, abreuvoir, que les fleurs d'alors,Que les fleurs de jadis soient flétries, et nos cœurs, et les lèvres d'Aline ?
4
S'il vous plaît de venir‖ vers nous et les mornes campagnes.De laisser en arrière‖ le jaune nuit des citésPour orner ma demeure, et, docile, attiédir mes côtés.Courtisane aux belles bottines,‖ qu'Éros accompagne :
Bien venu, le long‖ des chemins gercés par le froid.Le bruit de vos hauts‖ talons dans les feuilles sonores :Et ces faibles bras, que‖ le poids des métaux lasse encore,Bienvenus à mon cou,‖ et ces lèvres peintes pour moi.
Mais encor soyez simple, soyez une fleur sans pensée.Comme un lys couleur d'occident‖ au verger tard-venu :Et ma couche rira d'écouter sur vos membres menusLe bruit léger de‖ la soie par l'étreinte froissée.
5
Rendez-vous ce jour-là dans l'allée d'arbres verts « où personne ne va ».J'avais d'avance avertie le cocher (landau de louage,Un peu fané) : Stoppez‖ à gauche en dehors du passage.Un prêtre seul, lisant son bréviaire, était là.
Et le quart de l'heure promise n'avait tinté pas encoreAu collège voisin que sonnèrent ses pas et fleurirent ses yeux.La voiture s'était ébranlée ; déjà je tâchais de mon mieuxÀ voiler les carreaux, maudissant ces vieux stores que nul ne restaure.
Mais toujours l'un d'eux s'envolait. De vagues passants alorsBéaient le long des chemins, à voir nos lèvres unies.Cependant l'amie aux longs cils me jurait des amours infinies :« Je vous aime, sûr », disait-elle ; et certes, de tout son corps.
Et, si je n'avais pas peur de rimer des maximes banales,Je dirais que serment de femme est plus vain que neige au soleil ;Que le sage brave Circé, ses bras aux serpents pareils,Son parfum, l'hippomane même, qu'épand la folie des cavales.
6
Mon âme paisible était pareille autrefoisA quelque ville‖ assurée de ses murs antiques,Avec des jardins, des palais‖ et de riches boutiques,Et de pâles pigeons‖ qui se posent au bord des toits.
Mais après les jours de‖ joie et de calmes fêtesLa ruine est venue,‖ les heures de peine et de pleurs ;Et la ville a connu‖ (ainsi qu'il est dit aux gazettes)La pioche du démolisseur.
Et la pioche c'est vous‖ qui l'avez brandie, ô funesteFaustine, aimée sur les‖ plages et dans les bois ;Ou vous encore, étrangère prudente de gestes,Aux yeux étroits.
7
Vous tous encor que ravit de rêver, et la voluptéDu regret, vous tous que ravit la nuance des choses qui meurent,Et ces tendres brises du sud dont frissonnent les bois dévastésEt les vieilles demeures ;
Vous tous à l'âme ambiguë qu'émeut la mémoire des solsParfumés, foulés autrefois, et des mers aux belles colères,Et des jours enfuis, qu'aucun printemps ne ramène par volsTriangulaires ;
Voici que l’automne a rougi les forêts et sucré les fruits :Au fond du verger j’ai porté mon cœur nostalgique qui pleure,Au fond du verger frissonnant d'abeilles, où coulent sans bruitLes lourdes heures.
Et lassé, je pense à de mûres amours, à des soirs écoulésAuprès de la noble couche où le jaune étreint l'écarlate ;Tandis que fermente en nous, et parmi les raisins foulés,La savante Hécate.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 10(abab) 11(abba)
- Mètre
- Vers de 15, 14, 16 et 17 syllabes (24 de 15, 18 de 14, 14 de 16, 11 de 17, 9 de 12, 8 de 13, 6 de 18, 3 de 4, 3 de 11, 2 de 6, 1 de 8, 1 de 9)· profil 4, 6, 9i, 5−6, 6÷6, 5÷8, 6÷8
- Mots à la rime
- a voluptueux / yeux masculine, classiqueb femmes / âme féminine, non classiquea blanc / frémissant masculine, classiqueb odorantes / charmantes féminine, classiquea clairs / mers masculine, classiqueb d'éclore / encore féminine, classiquea bruit / fruit masculine, classiqueb heures / demeure féminine, non classiquea premières / mystères féminine, classiqueb gazons / saisons masculine, classiquea soleil / pareils masculine, non classiqueb manches / blanches féminine, classiquea cristallines / d'Aline féminine, non classiqueb encor / d'alors masculine, non classiquea campagnes / accompagne féminine, non classiqueb cités / côtés masculine, classiquea froid / moi masculine, non classiqueb sonores / encore féminine, non classiquea pensée / froissée féminine, classiqueb tard-venu / menus masculine, non classiquea va / là masculine, classiqueb louage / passage féminine, classiquea encore / restaure féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, équivalentea alors / corps masculine, classiqueb unies / infinies féminine, classiquea banales / cavales féminine, classiquea autrefois / toits masculine, non classiqueb antiques / boutiques féminine, classiquea fêtes / gazettes féminine, classiqueb pleurs / démolisseur masculine, classiquea funeste / gestes féminine, non classiqueb bois / étroits masculine, non classiquea volupté / dévastés masculine, classiqueb meurent / demeures féminine, non classiquea sols / vols masculine, non classiqueb colères / Triangulaires féminine, classiquea fruits / bruit masculine, classiqueb pleure / heures féminine, non classiquea écoulés / foulés masculine, non classiqueb l'écarlate / Hécate féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 1.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vers inédits, Paris, LE DIVAN, 1936· numérisation Bibliothèque électronique, Université de Maurice· Sources