Confiteor, 1891· Les vestales
A jacques t
Mon Frère, être lointain,‖ dont l'ombre rose et blondeSur la route des jours‖ n'a fait qu'un ou deux pas,Vision fugitive‖ apparue ici-basUn instant, et sitôt‖ envolée hors du Monde,
A peine ai-je eu le temps‖ de me prendre à t'aimer ;Et ta forme aujourd'hui,‖ dans la brume épaissie,Me sourit, douce encor,‖ mais las ! bien obscurcie…Si prompte fut ton Âme‖ éclose à se fermer.
Aux moments de détresse‖ où s'assombrit la VieSans raison, comme un ciel‖ de juin perd sa clarté,Quand le cœur défaillant‖ sent mourir sa gaîtéEt grandir le sanglot‖ d'une indicible envie,
Je songe à toi qui ne‖ peux plus songer à nous,Et je goûte un plaisir‖ voluptueux et rare,A travers l’infini‖ muet qui nous sépare,A te parler tout bas,‖ comme on prie, à genoux…
Le Monde fulgurant,‖ merveilleux et difformeTout juste se levait,‖ clarté vague, en tes yeux,Quand tu t'en es allé‖ vers la candeur des cieux,N'ayant fait qu'entrevoir‖ encor le Sphinx énorme.
Tu n'auras pas connu‖ l'ivresse de sentirLa caresse des sons,‖ des couleurs émouvantes,Et l'arôme, si cher‖ au cœur, des fleurs vivantesQu'on y voudrait parfois‖ son Être anéantir….
Heureux ! Trois fois heureux‖ pourtant ! Heureux encore,O Toi qui n'auras pas‖ agonisé non plusSous les affres sans nom‖ des désirs superflusDont la fièvre, sans vous‖ épuiser, vous dévore !
Oh ! le combat mortel‖ du soc et du sillon !Oh ! l'angoisse du Grain,‖ si hasardeux, qu'on sèmeSans savoir si l'épi‖ croîtra, sans savoir mêmeSi le ciel lui fera‖ l'aumône d'un rayon !
Et, sur nos fronts, la Nuit,‖ la Nuit illimitée,La grande nuit du Sort,‖ où se perd le regard,Où l'on marche à tâtons,‖ vacillant et hagard,En écoutant crouler‖ l'ouvre folle tentée !…
Ces choses, certains jours,‖ vous surprennent si lasQue l'on s'arrête, avec‖ l'étonnement de vivre ;Comme un Vin tout puissant‖ le Néant vous enivre :Frère, c'est dans ces jours‖ que je te tends les bras !
Et le regret grandit‖ en moi, navrant et lâche,De ne pouvoir dormir‖ dans la paix où tu dors….Velléité trompeuse,‖ illusoire Remords,Puisque je sais trop bien‖ que je ferai ma tâche !
Et que, jour après jour,‖ malgré moi, jusqu'au bout,Je filerai le lin‖ de mes heures amères,Et qu'à travers les pleurs‖ des Faiseurs de ChimèresSe poursuit le miracle‖ éternel du grand Tout…
Je me résigne donc…‖ Une douceur me resteDe la communion‖ de mon âme avec Toi…Mais quand viendra le jour‖ de repos et de foiQui fondra ma tristesse‖ à son aube céleste ?..
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a blonde / Monde féminine, classiqueb pas / ici-bas masculine, classiquea t'aimer / fermer masculine, classiqueb épaissie / obscurcie féminine, classiquea Vie / envie féminine, classiqueb clarté / gaîté masculine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb rare / sépare féminine, classiquea difforme / énorme féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea sentir / anéantir masculine, classiqueb émouvantes / vivantes féminine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb plus / superflus masculine, classiquea sillon / rayon masculine, classiqueb sème / même féminine, classiquea illimitée / tentée féminine, classiqueb regard / hagard masculine, classiquea las / bras masculine, classiqueb vivre / enivre féminine, classiquea lâche / tâche féminine, classiqueb dors / Remords masculine, classiquea bout / Tout masculine, classiqueb amères / Chimères féminine, classiquea reste / céleste féminine, classiqueb Toi / foi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Confiteor, Paris, COMPTOIR D’ÉDITION, LETTRES, SCIENCES ET ARTS, 1891· numérisation Google Books· Sources