Album de vers anciens, 1920
Air de Sémiramis
à Camille Mauclair.
Dès l’aube, chers rayons,‖ mon front songe à vous ceindre !À peine il se redresse,‖ il voit d’un œil qui dortSur le marbre absolu,‖ le temps pâle se peindre,L’heure sur moi descendre‖ et croître jusqu’à l’or…
… « Existe !… Sois enfin‖ toi-même ! dit l’Aurore,Ô grande âme, il est temps‖ que tu formes un corps !Hâte-toi de choisir‖ un jour digne d’éclore,Parmi tant d’autres feux,‖ les immortels trésors !
Déjà, contre la nuit‖ lutte l’âpre trompette !Une lèvre vivante‖ attaque l’air glacé ;L’or pur, de tout en tour,‖ éclate et se répète,Rappelant tout l’espace‖ aux splendeurs du passé !
Remonte aux vrais regards !‖ Tire-toi de tes ombres,Et comme du nageur,‖ dans le plein de la mer,Le talon tout-puissant‖ l’expulse des eaux sombres,Toi, frappe au fond de l’être !‖ Interpelle ta chair,
Traverse sans retard‖ ses invisibles trames,Épuise l’infini‖ de l’effort impuissant,Et débarrasse-toi‖ d’un désordre de dramesQu’engendrent sur ton lit‖ les monstres de ton sang !
J’accours de l’Orient‖ suffire à ton caprice !Et je te viens offrir‖ mes plus purs aliments ;Que d’espace et de vent‖ ta flamme se nourrisse !Viens te joindre à l’éclat‖ de mes pressentiments ! »
— Je réponds !… Je surgis‖ de ma profonde absence !Mon cœur m’arrache aux morts‖ que frôlait mon sommeil,Et vers mon but, grand aigle‖ éclatant de puissance,Il m’emporte !… Je vole‖ au-devant du soleil !
Je ne prends qu’une rose‖ et fuis… La belle flècheAu flanc !… Ma tête enfante‖ une foule de pas…Ils courent vers ma tour‖ favorite, où ma fraîcheAltitude m’appelle,‖ et je lui tends les bras !
Monte, ô Sémiramis,‖ maîtresse d’une spireQui d’un cœur sans amour‖ s’élance au seul honneur !Ton œil impérial‖ a soif du grand empireÀ qui ton spectre dur‖ fait sentir le bonheur…
Ose l’abîme ! Passe‖ un dernier pont de roses !Je t’approche, péril !‖ Orgueil plus irrité !Ces fourmis sont à moi !‖ Ces villes sont mes choses,Ces chemins sont les traits‖ de mon autorité !
C’est une vaste peau‖ fauve que mon royaume !J’ai tué le lion‖ qui portait cette peau ;Mais encor le fumet‖ du féroce fantômeFlotte chargé de mort,‖ et garde mon troupeau !
Enfin, j’offre au soleil‖ le secret de mes charmes !Jamais il n’a doré‖ de seuil si gracieux !De ma fragilité‖ je goûte les alarmesEntre le double appel‖ de la terre et des cieux.
Repas de ma puissance,‖ intelligible orgie,Quel parvis vaporeux‖ de toits et de forêtsPlace aux pieds de la pure‖ et divine vigie,Ce calme éloignement‖ d’événements secrets !
L’âme enfin sur ce faîte‖ a trouvé ses demeures !Ô de quelle grandeur,‖ elle tient sa grandeurQuand mon cœur soulevé‖ d’ailes intérieuresOuvre au ciel en moi-même‖ une autre profondeur !
Anxieuse d’azur,‖ de gloire consumée,Poitrine, gouffre d’ombre‖ aux narines de chair,Aspire cet encens‖ d’âmes et de fuméeQui monte d’une ville‖ analogue à la mer !
Soleil, soleil, regarde‖ en toi rire mes ruches !L’intense et sans repos‖ Babylone bruit,Toute rumeurs de chars,‖ clairons, chaînes de cruchesEt plaintes de la pierre‖ au mortel qui construit.
Qu’ils flattent mon désir‖ de temples implacables,Les sons aigus de scie‖ et les cris des ciseaux,Et ces gémissements‖ de marbres et de câblesQui peuplent l’air vivant‖ de structure et d’oiseaux !
Je vois mon temple neuf‖ naître parmi les mondes,Et mon vœu prendre place‖ au séjour des destins ;Il semble de soi-même‖ au ciel monter par ondesSous le bouillonnement‖ des actes indistincts.
Peuple stupide, à qui‖ ma puissance m’enchaîne,Hélas ! mon orgueil même‖ a besoin de tes bras !Et que ferait mon cœur‖ s’il n’aimait cette haineDont l’innombrable tête‖ est si douce à mes pas ?
Plate, elle me murmure‖ une musique telleQue le calme de l’onde‖ en fait de sa fureur,Quand elle se rapaise‖ aux pieds d’une mortelleMais qu’elle se réserve‖ un retour de terreur.
En vain j’entends monter‖ contre ma face augusteCe murmure de crainte‖ et de férocité :À l’image des dieux‖ la grande âme est injusteTant elle s’appareille‖ à la nécessité !
Des douceurs de l’amour‖ quoique parfois touchée,Pourtant nulle tendresse‖ et nuls renoncementsNe me laissent captive‖ et victime couchéeDans les puissants liens‖ du sommeil des amants !
Baisers, baves d’amour,‖ basses béatitudes,Ô mouvements marins‖ des amants confondus,Mon cœur m’a conseillé‖ de telles solitudes,Et j’ai placé si haut‖ mes jardins suspendus
Que mes suprêmes fleurs‖ n’attendent que la foudreEt qu’en dépit des pleurs‖ des amants les plus beaux,À mes roses, la main‖ qui touche tombe en poudre :Mes plus doux souvenirs‖ bâtissent des tombeaux !
Qu’ils sont doux à mon cœur‖ les temples qu’il enfanteQuand tiré lentement‖ du songe de mes seins,Je vois un monument‖ de masse triomphanteJoindre dans mes regards‖ l’ombre de mes desseins !
Battez, cymbales d’or,‖ mamelles cadencées,Et roses palpitant‖ sur ma pure paroi !Que je m’évanouisse‖ en mes vastes pensées,Sage Sémiramis,‖ enchanteresse et roi !
Versification
- Forme
- 26 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 26(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 26 quatrains
- Mots à la rime
- a ceindre / peindre féminine, classiqueb dort / l’or masculine, non classiquea l’Aurore / d’éclore féminine, classiqueb corps / trésors masculine, classiquea trompette / répète féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb mer / chair masculine, classiquea trames / drames féminine, classiqueb impuissant / sang masculine, non classiquea caprice / nourrisse féminine, classiqueb aliments / pressentiments masculine, classiquea absence / puissance féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea flèche / fraîche féminine, classiqueb pas / bras masculine, classiquea spire / empire féminine, classiqueb honneur / bonheur masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb irrité / autorité masculine, classiquea royaume / fantôme féminine, classiqueb peau / troupeau masculine, classiquea charmes / alarmes féminine, classiqueb gracieux / cieux masculine, classiquea orgie / vigie féminine, classiqueb forêts / secrets masculine, classiquea demeures / intérieures féminine, classiqueb grandeur / profondeur masculine, classiquea consumée / fumée féminine, classiqueb chair / mer masculine, classiquea ruches / cruches féminine, classiqueb bruit / construit masculine, classiquea implacables / câbles féminine, classiqueb ciseaux / d’oiseaux masculine, classiquea mondes / ondes féminine, classiqueb destins / indistincts masculine, classiquea m’enchaîne / haine féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquea telle / mortelle féminine, classiqueb fureur / terreur masculine, classiquea auguste / injuste féminine, classiqueb férocité / nécessité masculine, classiquea touchée / couchée féminine, classiqueb renoncements / amants masculine, classiquea béatitudes / solitudes féminine, classiqueb confondus / suspendus masculine, classiquea foudre / poudre féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquea enfante / triomphante féminine, classiqueb seins / desseins masculine, classiquea cadencées / pensées féminine, classiqueb paroi / roi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de Paul Valery, Paris, Éditions de la N.R.F., 1933· numérisation poesies.net· Sources