Charmes, 1922
Le Cimetière marin
Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον
σπεῦδε, τὰν δ’ἔμπρακτον ἄντλει
μαχανάνPindare,Pythiques, III.
Ce toit tranquille,‖ où marchent des colombes,Entre les pins‖ palpite, entre les tombes ;Midi le juste‖ y compose de feuxLa mer, la mer,‖ toujours recommencéeÔ récompense‖ après une penséeQu’un long regard‖ sur le calme des dieux !
Quel pur travail‖ de fins éclairs consumeMaint diamant‖ d’imperceptible écume,Et quelle paix‖ semble se concevoir !Quand sur l’abîme‖ un soleil se repose,Ouvrages purs‖ d’une éternelle cause,Le Temps scintille‖ et le Songe est savoir.
Stable trésor,‖ temple simple à Minerve,Masse de calme,‖ et visible réserve,Eau sourcilleuse,‖ Œil qui gardes en toiTant de sommeil‖ sous un voile de flamme,Ô mon silence !‖… Édifice dans l’âme,Mais comble d’or‖ aux mille tuiles, Toit !
Temple du Temps,‖ qu’un seul soupir résume,À ce point pur‖ je monte et m’accoutume,Tout entouré‖ de mon regard marin ;Et comme aux dieux‖ mon offrande suprême,La scintillation‖ sereine sèmeSur l’altitude‖ un dédain souverain.
Comme le fruit‖ se fond en jouissance,Comme en délice‖ il change son absenceDans une bouche‖ où sa forme se meurt,Je hume ici‖ ma future fumée,Et le ciel chante‖ à l’âme consuméeLe changement‖ des rives en rumeur.
Beau ciel, vrai ciel,‖ regarde-moi qui change !Après tant d’orgueil, après tant d’étrangeOisiveté,‖ mais pleine de pouvoir,Je m’abandonne‖ à ce brillant espace,Sur les maisons‖ des morts mon ombre passeQui m’apprivoise‖ à son frêle mouvoir.
L’âme exposée‖ aux torches du solstice,Je te soutiens,‖ admirable justiceDe la lumière‖ aux armes sans pitié !Je te tends pure‖ à ta place première,Regarde-toi !‖… Mais rendre la lumièreSuppose d’ombre‖ une morne moitié.
Ô pour moi seul,‖ à moi seul, en moi-même,Auprès d’un cœur,‖ aux sources du poème,Entre le vide‖ et l’événement pur,J’attends l’écho‖ de ma grandeur interne,Amère, sombre,‖ et sonore citerne,Sonnant dans l’âme‖ un creux toujours futur !
Sais-tu, fausse captive‖ des feuillages,Golfe mangeur‖ de ces maigres grillages,Sur mes yeux clos,‖ secrets éblouissants,Quel corps me traîne‖ à sa fin paresseuse,Quel front l’attire‖ à cette terre osseuse ?Une étincelle‖ y pense à mes absents.
Fermé, sacré,‖ plein d’un feu sans matière,Fragment terrestre‖ offert à la lumière,Ce lieu me plaît,‖ dominé de flambeaux,Composé d’or,‖ de pierre et d’arbres sombres,Où tant de marbre‖ est tremblant sur tant d’ombres ;La mer fidèle‖ y dort sur mes tombeaux !
Chienne splendide,‖ écarte l’idolâtre !Quand solitaire‖ au sourire de pâtre,Je pais longtemps,‖ moutons mystérieux,Le blanc troupeau‖ de mes tranquilles tombes,Éloignes-en‖ les prudentes colombes,Les songes vains,‖ les anges curieux !
Ici venu,‖ l’avenir est paresse.L’insecte net‖ gratte la sécheresse ;Tout est brûlé,‖ défait, reçu dans l’airÀ je ne sais‖ quelle sévère essence…La vie est vaste,‖ étant ivre d’absence,Et l’amertume‖ est douce, et l’esprit clair.
Les morts cachés‖ sont bien dans cette terreQui les réchauffe‖ et sèche leur mystère.Midi là-haut,‖ Midi sans mouvementEn soi se pense‖ et convient à soi-même…Tête complète‖ et parfait diadème,Je suis en toi‖ le secret changement.
Tu n’as que moi‖ pour contenir tes craintes !Mes repentirs,‖ mes doutes, mes contraintesSont le défaut‖ de ton grand diamant…Mais dans leur nuit‖ toute lourde de marbres,Un peuple vague‖ aux racines des arbresA pris déjà‖ ton parti lentement.
Ils ont fondu‖ dans une absence épaisse,L’argile rouge‖ a bu la blanche espèce,Le don de vivre‖ a passé dans les fleurs !Où sont des morts‖ les phrases familières,L’art personnel,‖ les âmes singulières ?La larve file‖ où se formaient les pleurs.
Les cris aigus‖ des filles chatouillées,Les yeux, les dents,‖ les paupières mouillées,Le sein charmant‖ qui joue avec le feu,Le sang qui brille‖ aux lèvres qui se rendent,Les derniers dons,‖ les doigts qui les défendent,Tout va sous terre‖ et rentre dans le jeu !
Et vous, grande âme,‖ espérez-vous un songeQui n’aura plus‖ ces couleurs de mensongeQu’aux yeux de chair‖ l’onde et l’or font ici ?Chanterez-vous‖ quand serez vaporeuse ?Allez ! Tout fuit !‖ Ma présence est poreuse,La sainte impatience‖ meurt aussi !
Maigre immortalité‖ noire et dorée,Consolatrice‖ affreusement laurée,Qui de la mort‖ fais un sein maternel,Le beau mensonge‖ et la pieuse ruse !Qui ne connaît,‖ et qui ne les refuse,Ce crâne vide‖ et ce rire éternel !
Pères profonds,‖ têtes inhabitées,Qui sous le poids‖ de tant de pelletées,Êtes la terre‖ et confondez nos pas,Le vrai rongeur,‖ le ver irréfutableN’est point pour vous‖ qui dormez sous la table,Il vit de vie,‖ il ne me quitte pas !
Amour, peut-être,‖ ou de moi-même haine ?Sa dent secrète‖ est de moi si prochaineQue tous les noms‖ lui peuvent convenir !Qu’importe ! Il voit,‖ il veut, il songe, il touche !Ma chair lui plaît,‖ et jusque sur ma couche,À ce vivant‖ je vis d’appartenir !
Zénon ! Cruel‖ Zénon ! Zénon d’Élée !M’as-tu percé‖ de cette flèche ailéeQui vibre, vole,‖ et qui ne vole pas !Le son m’enfante‖ et la flèche me tue !Ah ! le soleil…‖ Quelle ombre de tortuePour l’âme, Achille‖ immobile à grands pas !
Non, non !… Debout !‖ Dans l’ère successive !Brisez, mon corps,‖ cette forme pensive !Buvez, mon sein,‖ la naissance du vent !Une fraîcheur,‖ de la mer exhalée,Me rend mon âme…‖ Ô puissance salée !Courons à l’onde‖ en rejaillir vivant.
Oui ! Grande mer‖ de délires douée,Peau de panthère‖ et chlamyde trouée,De mille et mille‖ idoles du soleil,Hydre absolue,‖ ivre de ta chair bleue,Qui te remords‖ l’étincelante queueDans un tumulte‖ au silence pareil,
Le vent se lève !‖… Il faut tenter de vivre !L’air immense ouvre‖ et referme mon livre,La vague en poudre‖ ose jaillir des rocs !Envolez-vous,‖ pages tout éblouies !Rompez, vagues ! Rompez‖ d’eaux réjouiesCe toit tranquille‖ où picoraient des focs !
Versification
- Forme
- 24 sizains (sizains)
- Rimes
- 24(aabccb)
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4÷6
- Strophes
- 24 sizains
- Mots à la rime
- a colombes / tombes féminine, classiqueb feux / dieux masculine, classiquec recommencée / pensée féminine, classiquea consume / écume féminine, classiqueb concevoir / savoir masculine, classiquec repose / cause féminine, classiquea Minerve / réserve féminine, classiqueb toi / Toit masculine, non classiquec flamme / l’âme féminine, classiquea résume / m’accoutume féminine, classiqueb marin / souverain masculine, classiquec suprême / sème féminine, classiquea jouissance / absence féminine, classiqueb meurt / rumeur masculine, non classiquec fumée / consumée féminine, classiquea change / d’étrange féminine, classiqueb pouvoir / mouvoir masculine, classiquec espace / passe féminine, classiquea solstice / justice féminine, classiqueb pitié / moitié masculine, classiquec première / lumière féminine, classiquea moi-même / poème féminine, classiqueb pur / futur masculine, classiquec interne / citerne féminine, classiquea feuillages / grillages féminine, classiqueb éblouissants / absents masculine, classiquec paresseuse / osseuse féminine, classiquea matière / lumière féminine, classiqueb flambeaux / tombeaux masculine, classiquec sombres / d’ombres féminine, classiquea l’idolâtre / pâtre féminine, classiqueb mystérieux / curieux masculine, classiquec tombes / colombes féminine, classiquea paresse / sécheresse féminine, classiqueb l’air / clair masculine, classiquec essence / d’absence féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb mouvement / changement masculine, classiquec soi-même / diadème féminine, classiquea craintes / contraintes féminine, classiqueb diamant / lentement masculine, classiquec marbres / arbres féminine, classiquea épaisse / espèce féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec familières / singulières féminine, classiquea chatouillées / mouillées féminine, classiqueb feu / jeu masculine, classiquec rendent / défendent féminine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb ici / aussi masculine, classiquec vaporeuse / poreuse féminine, classiquea dorée / laurée féminine, classiqueb maternel / éternel masculine, classiquec ruse / refuse féminine, classiquea inhabitées / pelletées féminine, classiqueb pas masculine, classiquec irréfutable / table féminine, classiquea haine / prochaine féminine, classiqueb convenir / d’appartenir masculine, classiquec touche / couche féminine, classiquea d’Élée / ailée féminine, classiquec tue / tortue féminine, classiquea successive / pensive féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquec exhalée / salée féminine, classiquea douée / trouée féminine, classiqueb soleil / pareil masculine, classiquec bleue / queue féminine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb rocs / focs masculine, classiquec éblouies / réjouies féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Charmes, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922· numérisation poesies.net· Sources