Chants du couvre-feu, 1945· Poèmes de l’attente morne
Apocalypse
A Édouard GŒRG.
Cette nuit, j'ai collé‖ mon oreille à la terre :elle tremblait de peur‖ comme un chien que l'on fouailleet j'entendis monter‖ le galop des colères.Ah ! qu'ils sont lourds,‖ et violents, dans les batailles,les sabots dont l'Orgueil‖ frappe les Nations !
Seigneur ! Seigneur !‖ Quelles mains seront assez pures,et quelle eau, pour laver‖ nos âmes et nos frontsdu sang coagulé‖ de tant de meurtrissures ?Nous serons les damnés‖ des siècles. Sans arrêt,nous irons, Juifs errants‖ aux pages de l'histoire,chargés d'opprobes, loups‖ que maudit la forêt.En vain nos murs sont peints‖ de soleils illusoires,le temps nous précipite‖ aux ténèbres d'enfer.Chute éternelle, noirs‖ vertiges des abîmesoù retentit la voix :‖ « Qu'as-tu fait de tes frères ? »Seigneur, nous étouffons‖ du sang de nos victimes.Un océan de flamme‖ a submergé la terre.Quel Noé fera l'arche‖ et sauvera les justes ?(s'il en est à sauver‖) Sur quel mont la colombeposera-t-elle un vol‖ de neige, et quel arbustelui tendra le rameau‖ qui ne vient pas des tombes ?
Porteur d'épée,‖ o cavalier du cheval rouxqui reçus droit de mort,‖ tes cruels étendardsont flagellé la terre,‖ et contre ton courrouxla paix aux tendres mains,‖ la paix n'a de remparts.Ah qu'ils sont lourds,‖ et violents, dans les batailles,les sabots dont l'Orgueil‖ frappe les Nations !Des champs qui n'ont mûri‖ que tragiques moissonsmonte l'ultimatun‖ des morts sans funérailles :« Jusques à quand, Seigneur,‖ tardera la vengeance ? »Les morts impatients‖ clament la fin du monde…
Dieu donne apaisement‖ à leur désespéranceet ne retienne plus‖ son orage qui gronde !Les astres tomberont‖ comme des fruits au vent.Le soleil d'encre noire‖ et la lune de sang,épaves, flotteront‖ dans l'obscur firmament.L'effroi pourchassera‖ les hommes aux cavernes :les voleurs, les docteurs‖ et les gens de bureau,les riches et les rois,‖ et tous ceux qu'ils gouvernent,et les états-majors‖ et tous ceux des casernes,et les gens de la banque‖ et tous ceux du barreau,et les hommes d'église‖ et tous ceux des tavernes,
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abab] 1[ababa] 1[abba] 1[aaa] 1[abaabab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a terre / colères féminine, non classiqueb fouaille / batailles féminine, non classiquec Nations / fronts masculine, classiquea pures / meurtrissures féminine, classiquec arrêt / forêt masculine, classiqued l'histoire / illusoires féminine, non classiquee d'enfer / frères / terre mixte, classiquef abîmes / victimes féminine, mixteg justes / arbuste féminine, non classiqueh colombe / tombes féminine, non classiquea roux / courroux masculine, non classiqueb étendards / remparts masculine, classiquec batailles / funérailles féminine, classiqued Nations / moissons masculine, classiquee vengeance / désespérance féminine, classiquef monde / gronde féminine, classiquec vent / sang / firmament masculine, classiqued cavernes / gouvernent féminine, non classiquee bureau / barreau / l'Agneau masculine, non classiquef casernes / tavernes féminine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 2.6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
43 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants du couvre-feu : poèmes de la captivité, Paris, Éditions du Pavois, 1945· numérisation gallica.bnf.fr· Sources