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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les flamandes, 1883

Les vieux maîtres

Émile Verhaeren· alexandrins, 88 vers

Dans les bouges fumeux‖ où pendent des jambons,Des boudins bruns,‖ des chandelles et des vessies,Des grappes de poulets,‖ des grappes de dindons,D'énormes chapelets‖ de volailles farcies,Tachant de rose et blanc‖ les coins du plafond noir.En cercle, autour des mets‖ entassés sur la table,Qui saignent, la fourchette‖ au flanc dans un tranchoirTous ceux qu'auprès des brocs‖ la goinfrerie attable,Craesbeke, Brakenburgh,‖ Teniers, Dusart, Brauwer,Avec Steen, le plus gros,‖ le plus ivrogne, au centre,Sont réunis, menton‖ gluant, gilet ouvert,De rires plein la bouche‖ et de lard plein le ventre.Leurs commères, corps lourds‖ où se bombent les chairsDans la nette blancheur‖ des linges du corsage,Leur versent à jets longs‖ de superbes vins clairs,Qu'un rais d'or du soleil‖ égratigne au passage,Avant d'incendier‖ les panses des chaudrons.Elles, ces folles, sont‖ reines dans les godailles,Que leurs amants, goulus‖ d'amours et de jurons,Mènent comme au beau temps‖ des vieilles truandailles,Tempes en eau, regards‖ en feu, langue dehors,Avec de grands hoquets,‖ scandant les chansons grasses,Des poings brandis au clair,‖ des luttes corps à corpsEt des coups assénés‖ à broyer leurs carcasses,Tandis qu'elles, le sang‖ toujours à fleur de peau,La bouche ouverte aux chants,‖ le gosier aux rasades,Après des sauts de danse‖ à fendre le carreau,Des chocs de corps, des heurts‖ de chair et des bourrades,Des lèchements subis‖ dans un étreignement,Toutes moites d'ardeurs,‖ tombent dépoitraillées.Une odeur de mangeaille‖ au lard, violemment,Sort des mets découverts ;‖ de larges écuelléesDe jus fumant et gras,‖ où trempent des rôtis,Passant et repassant‖ sous le nez des convives,Excitent, d'heure en heure,‖ à neuf, leurs appétits.Dans la cuisine, on fait‖ en hâte les lessivesDe plais vidés et noirs‖ qu'on rapporte chargés,Des saucières d'étain‖ collent du pied aux nappes,Les dressoirs sont remplis‖ et les celliers gorgés.Tout autour de l'estrade,‖ où rougeoient ces agapes.Pendent à des crochets‖ paniers, passoires, grils,Casseroles, bougeoirs,‖ briquets, cruches, gamelles ;Dans un coin, deux magots‖ exhibent leurs nombrils.Et trônent, verre en main,‖ sur deux tonnes jumelles ;Et partout, à chaque angle‖ ou relief, ici, là,Au pommeau d'une porte,‖ aux charnières d'armoire,Au pilon des mortiers,‖ aux hanaps de gala.Sur le mur, à travers‖ les trous de l'écumoire,Partout, à droite, à gauche,‖ au hasard des reflets,Scintillent des clartés,‖ des gouttes de lumière,Dont l'énorme foyer —‖ où des coqs, des poulets.Rôtissent tout entiers‖ sur l'ardente litière —Asperge, avec le feu‖ qui chauffe le festin.Le décor monstrueux‖ de ces grasses kermesses.

Nuits, jours, de l'aube au soir‖ et du soir au matin.Eux, les maîtres, ils les‖ donnent aux ivrognesses.La farce épaisse et large‖ en rires, c'est la leur :Elle se trousse là,‖ grosse, cynique, obscène,Regards flambants, corsage‖ ouvert, la gorge en fleur.La gaieté secouant‖ les plis de sa bedaine.Ce sont des bruits d'orgie‖ et de rut qu'on entendGrouiller, monter, siffler,‖ de sourdine en crécelle,Un vacarme de pots‖ heurtés et se fendant,Un entrechoquement‖ de fers et de vaisselle,Les uns, Brauwer et Steen,‖ se coiffent de paniers,Brakenburgh cymbalise‖ avec deux grands couvercles.D'autres râclent les grils‖ avec les tisonniers.Affolés et hurlants,‖ tous soûls, dansant en cercles,Autour des ivres-morts,‖ qui roulent, pieds en l'air.Les plus vieux sont encor‖ les plus goulus à boire.Les plus lents à tomber,‖ les plus goinfres de chair,Ils grattent la marmite‖ et sucent la bouilloire,Jamais repus, jamais‖ gavés, toujours vidant,Leur nez luit de lécher‖ le fond des casseroles.D'autres encor font rendre‖ un refrain discordantAu crincrin, où l'archet‖ s'épuise en cabrioles.On vomit dans les coins ;‖ des enfants gros et sainsDemandent à téter‖ avant qu'on les endorme,Et leurs mères, debout,‖ suant entre les seins.Bourrent leur bouche en rond‖ de leur téton énorme.Tout gloutonne à crever,‖ hommes, femmes, petits ;Un chien s'empiffre à droite ;‖ un chat mastique à gauche ;C'est un déchaînement‖ d'instincts et d'appétits,De fureurs d'estomac,‖ de ventre et de débauche,Explosion de vie,‖ où ces maîtres gourmands,Trop vrais pour s'affadir‖ dans les afféteries,Campaient gaillardement‖ leurs chevalets flamandsEt faisaient des chefs-d'œuvre‖ entre deux soûleries.

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6=6

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88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation poesies.net· Sources