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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les moines, 1885

Les conversions

Émile Verhaeren· strophes variées, alexandrins, 144 vers

I

De quels horizons noirs‖ ou de quels lointains d’orAccourez-vous au seuil‖ du cloître aride et terne,Grands ascètes chrétiens,‖ qui seuls tenez encor,Debout, votre Dieu mort,‖ sur le monde moderne ?

Toi, moine âpre et superbe‖ et grand, moine-flambeau,Moine silencieux,‖ dont l’âme exaspéréeEt ténébreuse a pris‖ le cloître pour tombeau,Depuis que Dieu parut‖ dans ta vie effarée,Comme une torche en feu‖ sur l’horizon des soirs,Ta volonté d’airain‖ superbement maîtresseA dompté tes désirs,‖ à bridé tes espoirsEt fait crier ton cœur‖ d’angoisse et de détresse.Mais ton humilité,‖ c’est encor de l’orgueil :Tu restes roi, dans ta‖ servitude claustrale,Dans ton obéissance‖ à tous et dans ton deuil.La règle en sa vigueur‖ grave et préceptorale,Dont les convers pieux‖ suivent les sentiers d’or,Tu l’exagères tant‖ que c’est toi qui domines.Ton front est fier, tes yeux‖ victorieux encor,Les lins de tes manteaux‖ ont des blancheurs d’hermines,Tu porteras, un jour,‖ la crosse et le camail,Et tes frères craindront‖ tes rages catholiques,Loup superbe, rentré‖ géant dans le bercail.Oh ! quel effondrement‖ d’espoirs hyperboliques,Et quels rêves tués‖ doivent joncher ton cœur,Et quel rouge brasier‖ doit enflammer ton torse,Et quel étreignement‖ doit te saisir, vainqueur,Et te sécher la langue‖ et te briser la forceQuand tu songes, le soir,‖ aux jours qui sont passés !

Tu montais autrefois‖ aux palais de la vie,Le cerveau grandiose‖ et les sens embrasés ;Les beaux désirs ainsi‖ qu’une table servieS’étalaient devant toi‖ sur des terrasses d’or ;Des escaliers, dont les‖ marches comme des glaivesTournoyaient en spirale‖ au fond du grand décor,Servaient aux pieds ailés‖ et joyeux de tes rêves,Des sites langoureux‖ et les vagues halliers,Où flottaient doucement‖ les écharpes des brumes,Se découvraient du haut‖ de superbes paliers,Et des femmes, traînant‖ leurs robes en écumesDerrière elles, penchaient‖ sous des vélums lascifsToute leur chair vers tes‖ amours et tes victoires.Oh ! que de seins tendus‖ et de corps convulsifsTes beaux bras ont pliés‖ dans leurs étreintes noiresEt tes baisers mordus‖ pendant tes nuits d’ardeur !Quel cortège voilé‖ de pâles amoureusesTon souvenir éclaire‖ à son flambeau rôdeur,Et quels sanglots plaintifs‖ d’éternelles pleureusesTon âme entend là-bas,‖ au fond des soirs, gémir !Mais tous ces désespoirs‖ et toutes ces colèresTu les veux, tu les dois,‖ hors de ton cœur, vomir,Et ton torse puissant,‖ chargé de scapulaires,Ne peut plus rien garder‖ de sa folie en soi.L’Église te proclame‖ et t’appelle et t’élève ;Demain tu seras fort‖ et solennel, la foiSera, comme un drapeau‖ gonflé d’orgueil, ton rêve.

II

Toi, ton songe volait‖ vers l’infini, tu fusQuelque chercheur ardent,‖ profond et solitaire,Dans la science humaine‖ et ses dogmes reclus.Ton cerveau flambloyait‖ aux choses de la terre,Chaque minuit, quand sur‖ les lacs pâles des cieux,Comme de grands lotus‖ blanchissaient les étoiles,Tu regardais s’ouvrir‖ la floraison des feux ;Elles étaient pour toi‖ sans mystères, ni voiles,Et tu prenais pitié‖ des pâtres pèlerinsDont l’âme avait tremblé‖ devant ces fleurs fatales.Toi, tu savais leur vie‖ et marquais leurs destins,Tes yeux avaient scruté‖ leurs flammes végétalesEt ton esprit, hanté‖ d’aurore et d’avenir,Avait montré par où‖ les rouges découvertes,Avec leurs torches d’or,‖ un jour, devraient venir,Lorsque, soudain, passa‖ dans les plaines désertes,Où ton rêve volait‖ comme un aigle, au milieuDes suprêmes effrois‖ et des blêmes vertiges,Un vent qui t’abattit‖ aux pieds d’airain de Dieu.Ton front resta pâli‖ de ces brusques prodiges,Ton cœur se dégonfla‖ de folie et d’orgueil,Tu sentis le néant‖ du mal et de l’envieEt tes pas retournés‖ te menèrent au seuilDu cloître, où l’homme habite‖ au delà de la vie.

III

Et toi, tu fus conquis‖ par l’immobilitéEt le vide du cloître‖ et les poids de silenceQui pesant sur le cœur‖ lèvent la volonté.Les hommes te lassaient‖ avec leur turbulenceEt leur clameur banale‖ et leurs œuvres d’un jour.Tes bras s’étaient meurtris‖ à tordre des chimères,Tes mains à pavoiser‖ de tes désirs l’amour.La vie, âpre total‖ de nombres éphémères,Tu ne la fixas plus‖ que d’un regard d’adieu,Et t’en allant, chargé‖ d’orgueil et de pensée,Loin du monde roulant‖ sans idéal, sans Dieu,Chrétien, tu ravalas‖ ta suprême nausée.Tu te marmorisas‖ depuis et ton cerveauDevint tranquille et pur‖ et d’égale lumière.Comme une lampe d’or‖ aux parois d’un caveau,Tu suspendis ton âme‖ au temple, et ta prièreY consuma son feu‖ d’argent ; ton front domptéNe s’appesantit plus‖ sous la science vaineEt ton corps se figea,‖ vêtu d’éternité.La nuit, quand tu songeais‖ dans les stalles d’ébène,Immobile et muet,‖ inflexible et serein,La foudre aurait roulé‖ le long de la murailleQue rien n’eût remué‖ dans ta pose d’airain.Tout ton esprit tendait‖ vers l’ultime bataille,Et ta mort fut superbe‖ et magnifiquementTu fermas tes grands yeux‖ aux choses de la terreEt le tombeau t’emplit‖ de son isolement,Lutteur victorieux,‖ tranquille et solitaire.

IV

Et toi, le sabre au poing‖ tu courais dans la gloire,Au galop clair sonnant‖ de ton étalon roux,Qui, les sabots polis‖ et blancs comme l’ivoire,Sautait dans la mêlée‖ et mordait de courrouxLes nuages de poudre‖ épars sur la bataille.Tu passais, cavalier‖ nerveux et halé d’or,Aussi droit de fierté‖ que superbe de taille,L’audace t’emportait,‖ au vent de son essor,La peur ne mordait point‖ tes moelles énergiques,Tu portais ton orgueil‖ ainsi qu’un gonfanon,Et les soldats, épris‖ de courages tragiques,Savaient quel large éclair‖ passait dans ton renom.

Tu traversas ainsi‖ des guerres et des guerresEt des assauts et des‖ haines et des amours.

Maintenant les combats‖ sont choses de naguèresEt ta vie a changé‖ comme un fleuve de cours.

Et c’est toi que l’on voit‖ là-bas, avec ta gaule,Front nu, le corps étroit‖ dans ton manteau ballant,Arc-bouté de la main‖ contre le tronc d’un saule,Tenir sous garde et suivre‖ au loin ton troupeau blancDe vaches et de porcs‖ baignés de brume rose,Tes génisses paissant‖ sur les terreaux désertsEt tes grands bœufs, tassant‖ leur croupe grandiose,Dans la levée en fleur‖ des longs herbages verts.Et tel, moine soumis,‖ qui vis auprès des bêtes,Qui, repentant, as pris‖ le chemin de la Foi,Tu laisses la nature‖ et son deuil et ses fêtesEntrer avec son calme‖ et sa douceur en toi.Pourtant, quand tu reviens,‖ le soir, vers l’oratoireEt que dorment déjà‖ les étables, parfoisUn clairon très lointain‖ sonne dans ta mémoireLe défilé guerrier‖ des choses d’autrefois,Et ton esprit s’échauffe‖ à ces soudains miragesEt tes yeux, réveillés‖ de leur claustral sommeil,Suivent longtemps, là-bas,‖ la charge des nuages,Qui vont les flancs troués‖ des glaives du soleil.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
36[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a d’or / encor masculine, classiqueb terne / moderne féminine, classiquea moine-flambeau / tombeau masculine, classiqueb exaspérée / effarée féminine, classiquec soirs / espoirs masculine, classiqued maîtresse / détresse féminine, classiquee l’orgueil / deuil masculine, classiquef claustrale / préceptorale féminine, classiqueh domines / d’hermines féminine, classiquei camail / bercail masculine, classiquej catholiques / hyperboliques féminine, classiquek cœur / vainqueur masculine, classiquel torse / force féminine, classiquem passés / embrasés masculine, classiquea vie / servie féminine, classiquec d’or / décor masculine, classiqued glaives / rêves féminine, classiquee halliers / paliers masculine, classiquef brumes / écumes féminine, classiqueg lascifs / convulsifs masculine, classiqueh victoires / noires féminine, classiquei d’ardeur / rôdeur masculine, classiquej amoureuses / pleureuses féminine, classiquek gémir / vomir masculine, classiquel colères / scapulaires féminine, classiquem soi / foi masculine, classiquen t’élève / rêve féminine, classiquea fus / reclus masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquec cieux / feux masculine, classiqued étoiles / voiles féminine, classiquee pèlerins / destins masculine, classiquef fatales / végétales féminine, classiqueg d’avenir / venir masculine, classiqueh découvertes / désertes féminine, classiquei milieu / Dieu masculine, classiquej vertiges / prodiges féminine, classiquek d’orgueil / seuil masculine, classiquel l’envie / vie féminine, classiquea l’immobilité / volonté masculine, classiqueb silence / turbulence féminine, classiquec jour / l’amour masculine, classiqued chimères / éphémères féminine, classiquee d’adieu / Dieu masculine, classiquef pensée / nausée féminine, classiqueg cerveau / caveau masculine, classiqueh lumière / prière féminine, classiquei dompté / d’éternité masculine, classiquej vaine / d’ébène féminine, classiquek serein / d’airain masculine, classiquel muraille / bataille féminine, classiquem magnifiquement / isolement masculine, classiquen terre / solitaire féminine, classiquea gloire / l’ivoire féminine, classiqueb roux / courroux masculine, classiquec bataille / taille féminine, classiqued d’or / essor masculine, classiquee énergiques / tragiques féminine, classiquef gonfanon / renom masculine, classiquea guerres / naguères féminine, classiqueb amours / cours masculine, classiquea gaule / saule féminine, classiqueb ballant / blanc masculine, classiquec rose / grandiose féminine, classiqued déserts / verts masculine, classiquee bêtes / fêtes féminine, classiquef Foi / toi masculine, classiqueg l’oratoire / mémoire féminine, classiqueh parfois / d’autrefois masculine, classiquei mirages / nuages féminine, classiquej sommeil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources