Les moines, 1885
Moine épique
On eût dit qu’il sortait‖ d’un désert de sommeil,Où, face à face, avec‖ les gloires du soleil,
Sur les pitons brûlés‖ et les rochers austères,S’endort la majesté‖ des lions solitaires.
Ce moine était géant,‖ sauvage et solennel,Son corps semblait bâti‖ pour un œuvre éternel ;
Son visage, planté‖ de poils et de cheveux,Dardait tout l’infini‖ par les trous de ses yeux ;
Quatre-vingts ans chargeaient‖ ses épaules tannéesEt son pas sonnait ferme‖ à travers les années ;
Son dos monumental‖ se carrait dans son froc,Avec les angles lourds‖ et farouches d’un roc ;
Ses pieds semblaient broyer‖ des choses abattuesEt ses mains agripper‖ des socles de statues,
Comme si le Christ-Dieu‖ l’eût forgé tout en ferPour écraser sous lui‖ les rages de l’enfer.
C’était un homme épris‖ des époques d’épée,Où l’on jetait sa vie‖ aux vers de l’épopée,
Qui dans ce siècle flasque‖ et dans ce temps bâtard,Apôtre épouvantant‖ de noir, venait trop tard,
Qui n’avait pu, suivant‖ l’abaissement, décroître,Et même était trop grand‖ pour tenir dans un cloître,
Et se noyer le cœur‖ dans le marais d’ennuiEt la banalité‖ des règles d’aujourd’hui.
Il lui fallait le feu‖ des grands sites sauvages,Les rocs tortionnés‖ de nocturnes ravages,
Le ciel torride et le‖ désert et l’air des monts,Et les tentations‖ en rut des vieux démons,
Agaçant de leurs doigts‖ la chair en fleur des gougesEt lui brûlant la lèvre‖ avec de grands seins rouges,
Et lui bouchant les yeux‖ avec des corps vermeils,Comme les eaux des lacs,‖ avec l’or des soleils.
On se l’imaginait,‖ au fond des solitudes,Marmorisé dans la‖ raideur des attitudes,
L’esprit durci, le cœur‖ blême de chasteté,Et seul, et seul toujours‖ avec l’immensité.
On le voyait marcher‖ au long des mers sonnantes,Au long des bois rêveurs‖ et des mares stagnantes,
Avec des gestes fous‖ de voyant surhumain,Et s’en venir ainsi‖ vers le monde romain,
N’ayant rien qu’une croix,‖ taillée au cœur des chênes,Mais la bouche clamant‖ les ruines prochaines,
Mais fixes les regards,‖ mais énormes les yeux,Barbare illuminé‖ qui vient tuer les dieux.
Maintenant qu’il repose‖ obscurément, sans bière,Dans quelque coin boueux‖ et gras de cimetière,
Saccagé par les vers,‖ pourri, dissous, séché,À voir le tertre énorme‖ où son corps est couché,
On rêve aux tueurs d’ours,‖ abattus dans la chasse,À ces hommes d’un bloc‖ de granit et de glace,
Que l’on n’enterrait point,‖ mais dont les restes lourds,Sur un bûcher tendu‖ de soie et de velours,
Dans le décor géant‖ des forêts allumées,Au fond des soirs, là-bas,‖ s’en allaient en fumées.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27(aa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 27 distiques
- Mots à la rime
- a sommeil / soleil masculine, classiquea austères / solitaires féminine, classiquea solennel / éternel masculine, classiquea cheveux / yeux masculine, classiquea tannées / années féminine, classiquea froc / roc masculine, classiquea abattues / statues féminine, classiquea fer / l’enfer masculine, classiquea d’épée / l’épopée féminine, classiquea bâtard / tard masculine, classiquea décroître / cloître féminine, classiquea d’ennui / d’aujourd’hui masculine, classiquea sauvages / ravages féminine, classiquea monts / démons masculine, classiquea gouges / rouges féminine, classiquea vermeils / soleils masculine, classiquea solitudes / attitudes féminine, classiquea chasteté / l’immensité masculine, classiquea sonnantes / stagnantes féminine, classiquea surhumain / romain masculine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiquea yeux / dieux masculine, classiquea bière / cimetière féminine, classiquea séché / couché masculine, classiquea chasse / glace féminine, classiquea lourds / velours masculine, classiquea allumées / fumées féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
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54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation wikisource.org· Sources