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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les soirs, 1887· Les soirs

Les malades

Émile Verhaeren· 13 quatrains, alexandrins surtout, 52 vers

Blafards et seuls, ils sont,‖ les sceptiques malades,Aigus de tous leurs maux.‖ Ils regardent le soirSe faire dans leur chambre‖ et grandir les façades.Une église près d’eux‖ lève son clocher noir.

Heure morte, là-bas,‖ quelque part, en province,En une ville éteinte,‖ au fond d’un coin désert,Où s’endeuillent des murs‖ et des porches, dont grinceLe gond monumental,‖ ainsi qu’un poing de fer.

Blafards et seuls,‖ les malades hiératiques,Pareils à de vieux loups‖ mornes, fixent la mort ;Ils ont mâché la vie‖ et ses jours identiquesEt ses mois et ses ans‖ et leur haine et leur sort.

Mais aujourd’hui, serrés‖ dans le pâle cynismeDe leur dégoût, ils ont‖ l’esprit inquiété :« Si le bonheur régnait‖ dans ce mâle égoïsme,« Souffrir pour soi, tout seul,‖ mais par sa volonté ?

« Ils ont banalement‖ aimé comme les autres« Les autres ; ils ont cru‖ benoîtement aux deuils,« À la souffrance, à des‖ gestes prêcheurs d’apôtres ;« Imbéciles, ils ont‖ eu peur de leurs orgueils.

« Ils discutent combien‖ la cruauté rapproche« Mieux que l’amour ; combien‖ ils se sont abusés« À pavoiser‖ l’ingratitude et le reproche ;« Combien de pleurs,‖ pour quelques yeux qu’ils ont baisés !

« Vides, les îles d’or,‖ là-bas, dans l’or des brumes,« Où les rêves assis‖ sous leur manteau vermeil,« Avec de longs doigts d’or‖ effeuillaient aux écumes,« Les ors silencieux‖ qui pleuvaient du soleil.

« Cassés, les mâts d’orgueil,‖ flasques, les grandes voiles !« Laissez la barque aller‖ et s’éteindre les ports ;« Les phares ne tendront plus vers les grandes étoiles,« Leurs bras immensément‖ en feu — les feux sont morts ! »

Blafards et seuls,‖ les malades hiératiques,Pareils à de vieux loups‖ mornes, fixent la mort ;Ils ont mâché la vie‖ et ses jours identiquesEt ses mois et ses ans‖ et leur haine et leur sort.

Et maintenant, leur corps ?‖ — cage d’os pour les fièvresEt leurs ongles de bois‖ heurtant leurs fronts ardents,Et leur hargne des yeux‖ et leur minceur de lèvresEt comme un sable amer,‖ toujours, entre leurs dents.

Et le regret les prend‖ et le désir posthume :« De s’en aller revivre‖ en un monde nouveau« Dont le couchant, pareil‖ à un trépied qui fume,« Dresse le Dieu d’ébène‖ et d’os en leur cerveau.

« Là-bas, en des lointains‖ d’hystérie et de flamme« Et d’écume livide‖ et de rauque fureur,« Où l’on peut abolir‖ férocement son âme,« Férocement joyeux,‖ son âme et tout son cœur. »

Blafards et seuls, ils sont‖ les tragiques maladesAigus de tous leurs maux.‖ Ils regardent les feuxMourir parmi la ville‖ et les pâles façadesComme de grands linceuils‖ venir au devant d’eux.

Versification

Forme
13 quatrains (quatrains)
Rimes
13(abab)
Mètre
Alexandrins surtout (51 de 12, 1 de 13)· profil 6=6, 13i
Strophes
13 quatrains
Mots à la rime
a malades / façades féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea province / grince féminine, classiqueb désert / fer masculine, non classiquea hiératiques / identiques féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea cynisme / égoïsme féminine, classiqueb inquiété / volonté masculine, classiquea autres / d’apôtres féminine, classiqueb deuils / orgueils masculine, classiquea rapproche / reproche féminine, classiqueb abusés / baisés masculine, classiquea brumes / écumes féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb ports / morts masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea posthume / fume féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb fureur / cœur masculine, classiqueb feux / d’eux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources