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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Bonheur, 1891

XV. « Mon ami, ma plus belle amitié, ma meilleure »

Paul Verlaine· 25 quatrains, alexandrins, 100 vers

Mon ami, ma plus belle‖ amitié, ma meilleure,— Les morts sont morts,‖ douce leur soit l’éternité ! —Laisse-moi te le dire‖ en toute vérité,Tu vins au temps marqué,‖ tu parus à ton heure ;

Tu parus sur ma vie‖ et tu vins dans mon cœurAu jour climatérique‖ où, noir vaisseau qui sombre,J’allais noyer ma chair‖ sous la débauche sombre,Ma chair dolente, et mon‖ esprit jadis vainqueur,

Et mon âme naguère‖ et jadis toute blanche !Mais tu vins, tu parus,‖ tu vins comme un voleur,— Tel Christ viendra — voleur‖ qui m’a pris mon malheur !Tu parus sur ma mer‖ non pas comme une planche

De salut, mais‖ le Salut même ! Ta vertuPremière, la gaieté,‖ c’est elle-même, francheComme l’or, comme un bel‖ oiseau sur une brancheQui s’envole dans un‖ brillant turlututu,

Emportant sur son aile‖ électrique les iresEt les affres et les‖ tentations encor ;Ton bon sens, — tel après‖ du fifre c’est du cor, —Vient paisiblement mettre‖ une fin aux délires,

N’étant point, ô que non‖ ! le prud’hommisme affreux,Mais l’équilibre, mais‖ la vision artiste,Sûre et sincère et qui‖ persiste et qui résisteA l’argumentateur‖ plat comme un songe-creux ;

Et ta bonté conforme‖ à ta jeunesse, est verte,Mais elle va mûrir‖ délicieusement !Elle met dans tout moi‖ le renouveau charmantD’une sève éveillée‖ et d’une âme entr’ouverte.

Elle étend sous mes pieds‖ un gazon souple et fraisOù ces marcheurs saignants‖ reprennent du courage,Caressés par des fleurs‖ au gai parfum sauvage,Lavés de la rosée,‖ et s’attardant exprès.

Elle met sur ma tête‖ aux tempêtes calméesUn ciel profond et clair‖ où passe le vent purEt vif, éparpillant‖ les notes dans l’azurD’oiseaux volant‖ ou s’éveillant sous les ramées.

Elle verse à mes yeux,‖ qui ne pleureront plusUn paisible sommeil‖ dans la nuit transparenteQue des rêves légers‖ bénissent, troupe erranteDe souvenirs futurs‖ et d’espoirs révolus.

Avec des tours naïfs‖ et des besoins d’enfanceElle veut être fière‖ et rêve de pouvoirÊtre rude un petit‖ sans pouvoir que vouloirTant le bon mouvement‖ sur l’autre prend d’avance.

J’use d’elle et parfois‖ d’elle j’abuseraisPar égoïsme un peu‖ bien surérogatoire,Tort d’ailleurs pardonnable‖ en toute humaine histoireMais non dans celle-ci,‖ de crainte des regrets.

De mon côté, c’est vrai‖ qu’à travers mes caprices,Mes nerfs et tout le train‖ de mon tempérament,Je t’estime et je t’aime,‖ ô si fidèlement,Trouvant dans ces devoirs‖ mes plus chères délices,

Déployant tout le peu‖ que j’ai de paternelPlus encor que‖ de fraternel malgré l’extrêmeFraternité, tu sais,‖ qu’est notre amitié même,Exultant sur ce presque‖ amour presque charnel !

Presque charnel‖ à force de sollicitudePaternelle vraiment‖ et maternelle aussi,Presque un amour à cause,‖ ô toi, de l’insouciDe vivre sinon pour‖ cette sollicitude.

Vaste, impétueux donc,‖ et de prime-saut, maisNon sans prudence‖ en raison de l’expérienceTrès douloureuse qui‖ m’apprit toute nuance,Du jour lointain, quand la‖ première fois j’aimais,

Ce presque amour est saint‖ ; il bénit d’innocenceMon reste d’une vie‖ en somme toute au mal,Et c’est comme les eaux‖ d’un torrent baptismalSur des péchés qu’en vain‖ l’Enfer déçu recense.

Aussi, précieux toi‖ plus cher que tous les moiQue je fus et serai‖ si doit durer ma vie,Soyons tout l’un pour l’autre‖ en dépit de l’envie,Soyons tout l’un à l’autre‖ en toute bonne foi.

Allons, d’un bel élan‖ qui demeure exemplaireEt fasse autour le monde‖ étonné chastement.Réjouissons les cieux‖ d’un spectacle charmantEt du siècle et du sort‖ défions la colère.

Nous avons le bonheur‖ ainsi qu’il est permis,Toi de qui la pensée‖ est toute dans la mienne,Il n’est, dans la légende‖ actuelle et l’ancienne,Rien de plus noble et de‖ plus beau que deux amis

Déployant à l’envi‖ les splendeurs de leurs âmes,Le Sacrifice‖ et l’Indulgence jusqu’au sang,La Charité qui porte‖ un monde dans son flanc,Et toutes les pudeurs‖ comme de douces flammes !

Soyons tout l’un à l’autre,‖ enfin ! et l’un pour l’autreEn dépit des jaloux,‖ et de nos vains soupçonsA nous, et cette fois,‖ pour de bon, renonçonsAu vil respect humain‖ où la foule se vautre,

Afin qu’enfin‖ ce Jésus-Christ qui nous créaNous fasse grâce‖ et fasse grâce au monde immondeD’autour de nous alors‖ unis, — paix sans seconde ! —Définitivement,‖ et dicte : « Alléluia.

« Qu’ils entrent dans Ma joie‖ et goûtent Mes louanges ;« Car ils ont accompli‖ leur tâche comme dû,« Et leur cri d’espérance,‖ il me fut entendu,« Et voilà pourquoi les‖ anges et les archanges

« S’écarteront‖ de devant Moi pour voir admis,« Purifiés de tous‖ péchés inévitables« Et des traverses‖ quelquefois épouvantables,« Ce couple infiniment‖ bénissable d’Amis. »

Versification

Forme
25 quatrains (quatrains)
Rimes
25(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
25 quatrains
Mots à la rime
a meilleure / heure féminine, classiqueb l’éternité / vérité masculine, classiquea cœur / vainqueur masculine, classiqueb sombre féminine, classiquea blanche / planche féminine, classiqueb voleur / malheur masculine, classiquea vertu / turlututu masculine, classiqueb franche / branche féminine, classiquea ires / délires féminine, classiqueb encor / cor masculine, classiquea affreux / songe-creux masculine, classiqueb artiste / résiste féminine, classiquea verte / entr’ouverte féminine, classiqueb délicieusement / charmant masculine, classiquea frais / exprès masculine, classiqueb courage / sauvage féminine, classiquea calmées / ramées féminine, classiqueb pur / l’azur masculine, classiquea plus / révolus masculine, classiqueb transparente / errante féminine, classiquea d’enfance / d’avance féminine, classiqueb pouvoir / vouloir masculine, classiquea j’abuserais / regrets masculine, classiqueb surérogatoire / histoire féminine, classiquea caprices / délices féminine, classiqueb tempérament / fidèlement masculine, classiquea paternel / charnel masculine, classiqueb l’extrême / même féminine, classiquea sollicitude féminine, classiqueb aussi / l’insouci masculine, classiquea mais / j’aimais masculine, classiqueb l’expérience / nuance féminine, classiquea d’innocence / recense féminine, classiqueb mal / baptismal masculine, classiquea moi / foi masculine, classiqueb vie / l’envie féminine, classiquea exemplaire / colère féminine, classiqueb chastement / charmant masculine, classiquea permis / amis masculine, classiqueb mienne / l’ancienne féminine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb sang / flanc masculine, classiquea l’autre / vautre féminine, classiqueb soupçons / renonçons masculine, classiquea créa / Alléluia masculine, classiqueb immonde / seconde féminine, classiquea louanges / archanges féminine, classiqueb dû / entendu masculine, classiquea admis / d’Amis masculine, classiqueb inévitables / épouvantables féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies religieuses, Paris, LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR, A. MESSEIN Succr., 1904· numérisation gallica.bnf.fr· Sources