Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Élégies, 1893

XII. « Certes il fut traversé traverseras-tu »

Paul Verlaine· distiques, alexandrins, 102 vers

Certes il fut‖ traversé traverseras-tu,Ce mien, dernier amour,‖ mon arrière-vertu,Mon ultime raison,‖ mon excuse suprêmeDe vivre et d’être un homme‖ et de rester moi-même,Traversé traverseras-tu‖ dans que de sens,Combien de fois ! depuis‖ les soirs presque innocentsA force de candeur‖ dans l’entier badinageOù se forma‖ cette union, notre ménageBizarre, intermittent,‖ plein de lutte et de jeux,Jusqu’à cet aujourd’hui‖ nuageux, orageux,Courageux après tout,‖ vécu comme en campagneAvec tel quel air de‖ malheur qui l’accompagne,Pour le saler et le‖ poivrer conformémentAux besoins du moment‖ en fait de condiment.Malentendus dès les‖ premières fois, querellesSouvent, disputes très‖ souvent, graves, car ellesAvaient pour sanction,‖ las ! des brutalitésPas toujours tiennes, nos‖ pénates désertésA tour de rôle ou d’une‖ fuite mutuelle,Pauvres pénates tôt‖ rejoints ! Apre, cruelle,Abominable vie,‖ adorée, entre nous !

Mais enfin il est temps‖ pour nous comme pour tousD’asseoir et d’assurer‖ sur quelque base forte,Pur dévouement ou simple‖ habitude, n’importe !– L’habitude souvent‖ confine au dévouementEt le dévouement n’est‖ jamais qu’un dénouement. –Cette nôtre existence,‖ en somme indispensableA nos tempéraments,‖ comme aux genêts le sable,Ce statu quo peut-être‖ un peu trop militantMais qui nous plaît et qui‖ nous sied, même, pourtant.Sauvage, oui, notre vie ?‖ Hé ! rendons-la moins rude,Moi par le dévouement‖ et toi par l’habitude.Soyons de vieux amants‖ étant de vieux amis.Je me ferai de plus‖ en plus souple et soumisEt le sujet plutôt‖ que l’amant de la reine.Mais toi, tout en restant‖ terrible, sois sereine !Ironique un petit,‖ et, sûre de ton Paul,S’il faute, punis-le‖ comme on fustige un folDe cour qu’il est coutume‖ après tout de peu battre.Moi je vais me forcer,‖ m’user, me mettre en quatrePour obtenir, de mon‖ côté, ce résultatD’au moins t’humaniser‖ et te mettre en étatDe me montrer, du tien,‖ quelque peu d’indulgenceCompatible avec mon‖ degré d’intelligenceSauf en un cas‖ de trahison mienne perçu(Et ne prends ta revanche‖ un peu qu’à mon insu),Car, somme toute, à tout‖ péché miséricorde.Bref des concessions‖ réciproques : j’accordeDe vivre ton féal‖ corvéable et chétif ;Accorde de régner‖ sans zèle intempestif.

Tiens, quand tu n’es pas là,‖ pour telle ou telle cause,Absence bien forcée‖ et qui me fait moroseA pleurer, au début,‖ ainsi qu’un orphelinVoulant sa mère, et quel‖ cœur gros, et quel œil plein !Par degrés, cependant‖ d'abord presque insensibles,J’arrive à m’engourdir‖ en chagrins plus paisibles,Plus plausibles aussi‖ puisqu’y faire ne puis,Et peu à peu‖ l’agitation de mes nuits,D’abord toute à ton corps‖ qu’un rêve réalise,Se transfigure enfin,‖ se comme subtilise,De comme virilise‖ en ardente amitié,Mais en pure amitié,‖ tendre encore à moitiéTout au plus, et l’amant‖ devient le camarade,Nuance exquise quand‖ la couleur se dégradeDu rouge de fournaise‖ au blanc rose du jour.Eh bien ! sans abdiquer‖ pour cela notre amour,– Les dieux nous gardent d’une telle‖ ingratitude !Si nous nous imposions‖ résolument l’étudeD’appliquer la leçon‖ dont je te parlais là,La leçon que‖ l’alme nature me soufflaAu moyen si‖ persuasif, encor qu’austère,D’une façon‖ de divorce sans adultèreEt que console un sûr‖ désir d’un prompt retour ?Si nous tâchions‖ d’éviter bien ces chocs, et pourCela, si nous tentions‖ d’être un peu moins en ligneDe bataille, et d’accord‖ tacite sur l’insigneQuestion, qu’on réserve‖ en tout tact bien discret,D’essayer de la franche‖ amitié qu’on plierait,Parfois, quand il faudrait,‖ au caprice de l’heure,Ou souvent… et, tapis‖ dans l’heur et la demeureQu’un loisir diligent‖ nous aura préparés,Parfilons-y gaiement‖ des jours considérésPar les yeux aussi bien‖ bêtes du voisinage,Mais dont l’assentiment‖ garantit et ménageLa tranquillité due‖ en somme aux gens de bien.Qu’en dis-tu ? N’est-ce pas ?‖ nous, ce double vaurien,Ce vagabond des deux‖ sexes, cette bohèmeQue nous sommes et cette‖ espèce de poèmeQue nous vivons, non sans‖ peut-être du talent,Nous, transformés en un‖ couple chaste au vœu lent(Chaste et lent relativement,‖ le vœu, le couple),Hein, ça t’agrée ? Et te‖ sens-tu vaillante et soupleAssez pour conspirer‖ avec moi ce bonheur,Assez pour conquérir‖ avec moi cet honneur !Hum ! Tu ne réponds pas,‖ sinon d’une grimaceDédaigneuse plutôt,‖ et que faut-il qu’on fasse ?Baste ! qu’il en retourne ainsi qu’il te plaira.Je t’obéis en tout,‖ advienne que pourra.La mort est là d’ailleurs,‖ conseillère émériteQui nous dit de jouir,‖ vite et beaucoup de suite,Et qu’un traître jupon‖ prime un loyal linceul…Son avis est le tien,‖ pas, chérie ? C’est le seul !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
51((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Mots à la rime
a traverseras-tu / arrière-vertu masculine, classiqueb suprême / moi-même féminine, classiquec sens / innocents masculine, classiqued badinage / ménage féminine, classiquee jeux / orageux masculine, classiquef campagne / l’accompagne féminine, classiqueg conformément / condiment masculine, classiqueh querelles / elles féminine, classiquei brutalités / désertés masculine, classiquej mutuelle / cruelle féminine, classiquek nous / tous masculine, classiqueb forte / n’importe féminine, classiquec dévouement / dénouement masculine, classiqued indispensable / sable féminine, classiquee militant / pourtant masculine, classiquef rude / l’habitude féminine, classiqueg amis / soumis masculine, classiqueh reine / sereine féminine, classiquei Paul / fol masculine, classiquej battre / quatre féminine, équivalentek résultat / état masculine, classiquel d’indulgence / d’intelligence féminine, classiquem perçu / insu masculine, classiquen miséricorde / j’accorde féminine, classiqueo chétif / intempestif masculine, classiquea cause / morose féminine, classiqueb orphelin / plein masculine, classiquec insensibles / paisibles féminine, classiqued puis / nuits masculine, classiquee réalise / subtilise féminine, classiquef amitié / moitié masculine, classiqueg camarade / dégrade féminine, classiqueh jour / amour masculine, classiquei ingratitude / l’étude féminine, classiquej là / souffla masculine, classiquek qu’austère / adultère féminine, classiquel retour / pour masculine, classiquem ligne / l’insigne féminine, classiquen discret / plierait masculine, classiqueo l’heure / demeure féminine, classiquep préparés / considérés masculine, classiqueq voisinage / ménage féminine, classiquer bien / vaurien masculine, classiques bohème / poème féminine, classiquet talent / lent masculine, classiqueu couple / souple féminine, classiquev bonheur / honneur masculine, classiquew grimace / fasse féminine, classiquex plaira / pourra masculine, classiquey émérite / suite féminine, classiquez linceul / seul masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1901· numérisation scribd.com· Sources