Élégies, 1893
V. « Incorrigible, toi. Mais c’est la destinée »
Incorrigible, toi.‖ Mais c’est la destinée.Voilà pourquoi mon cœur‖ triste t’a pardonnée,Mon cœur tendre, indolent‖ et fol, et plus cruel…Incorrigible, toi,‖ selon l’ordre du Ciel,Pour te punir toi-même‖ et châtier mes fautes.(Et tu t’acquittes bien‖ de ces fonctions hautes.)Incorrigible, toi,‖ c’est la faute au passé,A ton passé brutal,‖ misérable, insensé,Comme le mien d’hier,‖ car jadis je fus brave,Je croyais fermement‖ que tout m’était esclaveEt j’allais, insolent,‖ turbulent, hasardeux,Avec l’air, comme dit‖ l’autre, d’en avoir cieux.J’en avais deux, je t’en‖ réponds, tu peux toi-mêmeTémoigner que j’en ai‖ deux encor : l’un suprême,Trop généreux, visant‖ au mieux plutôt qu’au bien ;L’autre bas, quasiment‖ d’un pitre ou d’un vaurien.Puis le malheur m’a fait‖ pareil aux autres hommes,Sinon moindre, et voici‖ qu’ayant croqué les pommes,Il ne me reste que‖ les pépins et la peau.Bah ! puisque je t’ai là,‖ mon sort est le plus beau,Ma part est la meilleure‖ en ce monde d’une heureOù l’amour seul‖ nous éternise et seul demeure.Mais toi, ma pauvre enfant,‖ d’après tes francs aveuxOu ta noble confession,‖ comme tu veux,Tu jouissais encor‖ plus que moi de la vie :Les hommes à genoux‖ comblaient ta moindre envie,Tu nageais dans l’argent‖ et tu roulais sur l’or,Et, pour te faire heureuse‖ et belle mieux encor,Une passion vraie‖ et forte t’avait prise,Qui t’exalta longtemps‖ comme un bon vin qui grise,Tu fus sublime tous‖ ces ans. Tout ton effortTe bandait vers cet homme,‖ et lorsqu’un désaccordInévitable vint‖ sur vous, Sapho naïve,Tu fis le saut de… Seine‖ et, depuis morte-vive,Tu gardes le vertige‖ et le goût du néant.Je le vois bien à ton‖ regard souvent béant,Qui néanmoins s’allume‖ et se fixe, moins sombreSur pauvre moi transi,‖ palpitant dans ton ombreEt que cet éclaircie‖ a soudain réjoui.Et nous voici, moi donc,‖ l’amour épanoui,Tendre, orageux, soumis,‖ et toi la sympathie,N’est-ce pas ? laisse-moi‖ le croire, ressentiePour tant d’affection‖ offerte de ma part,Mal peut-être, à travers‖ des nerfs, d’un cœur hagard,Mais tant ! EL nous voici,‖ victimes reposées,Tous deux seuls, mais tous deux,‖ aux rancunes brisées,Las d’aventures, fous‖ d’aimer et d’en souffrir,Mais indulgents à nos‖ ingrats, prêts à mourirMains dans la main, ainsi‖ que tels vaincus, bons frères,Opposant cordialement‖ aux sorts contrairesLa résignation‖ de l’ultime amitié.
Tu vois, pour te complaire,‖ ô meilleure moitiéDe mon être, je bride‖ et romps l’élan faroucheVers tes sens de mes sens,‖ et j’impose à ma boucheLe silence des mots‖ brillants et des baisers,Et je voudrais, pour voir‖ tes lourds deuils apaisés,T’être un des frères dont‖ je parlais tout à l’heureEt que tu fusses une sœur‖ pour qui je meure.Ou je vive plutôt,‖ faisant tout pour la paixDe la tristesse‖ inexpugnable où tu te plais,Quoi qu’en dise et qu’en fasse‖ en son pieux manège,La gaîté que tu feins,‖ sachant qu’elle m’allègeLe fardeau lourd aussi‖ de ma tristesse aussi,O femme ! ô sœur ! ô tout‖ mon précieux souci !
Incorrigibles, nous !‖ d’être mélancoliques.Seulement, toi, grand cœur‖ fidèle sans obliquesDétours, mais aux soudains‖ et foudroyants retours.Tu saignes en ton dam‖ d’antan saignant toujours.Tu fais bien puisque ta‖ vocation est telle.Pourtant mon propre ennui,‖ ma blessure immortelle,Je les mets sous tes pieds…‖ Fais-je bien, à mon tour ?Mais, tout en le domptant,‖ je garde mon amourPour, du moins, être‖ l’escabeau riche et funèbreDe ton amour à toi‖ flottant dans la ténèbreEt le rêve d’un abandon‖ définitif.Crois-m’en. Tout autre plan‖ d’agir serait fautif.
Donc sans plus oublier‖ l’ingrat, que je n’oublieL’ingrate, aime-moi, va,‖ tout mon cœur t’en supplie ;Aime mon sacrifice‖ en moi, fais-moi ce don,Et si tu ne le peux‖ sans peine, ô toi, pardon !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 40((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a destinée / pardonnée féminine, classiqueb cruel / Ciel masculine, classiquec fautes / hautes féminine, classiqued passé / insensé masculine, classiquee brave / esclave féminine, classiquef hasardeux / cieux masculine, classiqueg toi-même / suprême féminine, classiqueh bien / vaurien masculine, classiquei hommes / pommes féminine, classiquej peau / beau masculine, classiquek heure / demeure féminine, classiquel aveux / veux masculine, classiquem vie / envie féminine, classiquen l’or / encor masculine, classiqueo prise / grise féminine, classiquep effort / désaccord masculine, classiqueq naïve / morte-vive féminine, classiquer néant / béant masculine, classiques sombre / ombre féminine, classiquet réjoui / épanoui masculine, classiqueu sympathie / ressentie féminine, classiquev part / hagard masculine, classiquew reposées / brisées féminine, classiquex souffrir / mourir masculine, classiquey frères / contraires féminine, classiquez amitié / moitié masculine, classiqueb farouche / bouche féminine, classiquec baisers / apaisés masculine, classiqued l’heure / meure féminine, classiquee paix / plais masculine, classiquef manège / m’allège féminine, classiqueg aussi / souci masculine, classiquea mélancoliques / obliques féminine, classiqueb retours / toujours masculine, classiquec telle / immortelle féminine, classiqued tour / amour masculine, classiquee funèbre / ténèbre féminine, classiquef définitif / fautif masculine, classiquea n’oublie / supplie féminine, classiqueb don / pardon masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1901· numérisation scribd.com· Sources