Fêtes galantes, 1869
En patinant
Nous fûmes dupes, vous et moi,De manigances mutuelles,Madame, à cause de l’émoiDont l’été férut nos cervelles.
Le Printemps avait bien un peuContribué, si ma mémoireEst bonne, à brouiller notre jeu,Mais que d’une façon moins noire !
Car au printemps l’air est si fraisQu’en somme les roses naissantesQu’Amour semble entrouvrir exprèsOnt des senteurs presque innocentes ;
Et même les lilas ont beauPousser leur haleine poivrée,Dans l’ardeur du soleil nouveau :Cet excitant au plus récrée,
Tant le zéphyr souffle, moqueur,Dispersant l’aphrodisiaqueEffluve, en sorte que le cœurChôme et que même l’esprit vaque.
Et qu’émoustillés, les cinq sensSe mettent alors de la fête,Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sansQue la crise monte à la tête.
Ce fut le temps, sous de clairs ciels,(Vous en souvenez-vous, Madame ?)Des baisers superficielsEt des sentiments à fleur d’âme,
Exempts de folles passions,Pleins d’une bienveillance amène,Comme tous deux nous jouissionsSans enthousiasme — et sans peine !
Heureux instants ! — mais vint l’Été !Adieu, rafraîchissantes brises !Un vent de lourde voluptéInvestit nos âmes surprises.
Des fleurs aux calices vermeilsNous lancèrent leurs odeurs mûres,Et partout les mauvais conseilsTombèrent sur nous des ramures.
Nous cédâmes à tout cela,Et ce fut un bien ridiculeVertigo qui nous affolaTant que dura la canicule.
Rires oiseux, pleurs sans raisons,Mains indéfiniment pressées,Tristesses moites, pâmoisons,Et que vague dans les pensées !
L’automne, heureusement, avecSon jour froid et ses bises rudes,Vint nous corriger, bref et sec,De nos mauvaises habitudes,
Et nous induisit brusquementEn l’élégance réclaméeDe tout irréprochable amantComme de toute digne aimée…
Or, c’est l’Hiver, Madame, et nosParieurs tremblent pour leur bourse,Et déjà les autres traîneauxOsent nous disputer la course.
Les deux mains dans votre manchon,Tenez-vous bien sur la banquette,Et filons ! — et bientôt FanchonNous fleurira quoi qu’on caquette !
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a moi / l’émoi masculine, classiqueb mutuelles / cervelles féminine, classiquea peu / jeu masculine, classiqueb mémoire / noire féminine, classiquea frais / exprès masculine, classiqueb naissantes / innocentes féminine, classiquea beau / nouveau masculine, classiqueb poivrée / récrée féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb l’aphrodisiaque / vaque féminine, classiquea sens / sans masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquea ciels / superficiels masculine, classiqueb Madame / d’âme féminine, classiquea passions / jouissions masculine, classiqueb amène / peine féminine, classiquea l’Été / volupté masculine, classiqueb brises / surprises féminine, classiquea vermeils / conseils masculine, classiqueb mûres / ramures féminine, classiquea cela / affola masculine, classiqueb ridicule / canicule féminine, classiquea raisons / pâmoisons masculine, classiqueb pressées / pensées féminine, classiquea avec / sec masculine, classiqueb rudes / habitudes féminine, classiquea brusquement / amant masculine, classiqueb réclamée / aimée féminine, classiquea nos / traîneaux masculine, classiqueb bourse / course féminine, classiquea manchon / Fanchon masculine, classiqueb banquette / caquette féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation wikisource.org· Sources