Jadis et naguère, 1884· Jadis· Vers jeunes
Les loups
Parmi l’obscur champ de batailleRôdant sans bruit sous le ciel noir,Les loups obliques font ripailleEt c’est plaisir que de les voir,
Agiles, les yeux verts, aux pattesSouples sur les cadavres mous,– Gueules vastes et têtes plates –Joyeux, hérisser leurs poils roux.
Un rauquement rien moins que tendreAccompagne les dents mâchant,Et c’est plaisir que de l’entendre,Cet hosannah vil et méchant :
– « Chair entaillée et sang qui coule,Les héros ont du bon vraiment.La faim repue et la soif soûleLeur doivent bien ce compliment.
« Mais aussi, soit dit sans reproche,Combien de peines et de pasNous a coûtés leur seule approche,On ne l’imaginerait pas.
« Dès que, sans pitié ni relâches,Sonnèrent leurs pas fanfarons,Nos cœurs de fauves et de lâches,A la fois gourmands et poltrons,
« Pressentant la guerre et la proiePour maintes nuits et pour maints joursBattirent de crainte et de joieA l’unisson de leurs tambours.
« Quand ils apparurent ensuiteTout étincelants de métal,Oh ! quelle peur et quelle fuiteVers la femelle, au bois natal !
« Ils allaient fiers, les jeunes hommes,Calmes sous leur drapeau flottant,Et plus forts que nous ne le sommesIls avaient l’air très doux pourtant.
« Le fer terrible de leurs glaivesLuisait moins encor que leurs yeux,Où la candeur d’augustes rêvesÉclatait en regards joyeux.
« Leurs cheveux que le vent fouetteSous leurs casques battaient, pareilsAux ailes de quelque mouette,Pales avec des tons vermeils.
« Ils chantaient des choses hautaines !Ça parlait de libres combats,D’amour, de brisements de chaînesEt de mauvais dieux mis à bas. –
« Ils passèrent. Quand leur cohorteNe fut plus là-bas qu’un point bleu,Nous nous arrangeâmes en sorteDe les suivre en nous risquant peu.
« Longtemps, longtemps rasant la terre,Discrets, loin derrière eux, tandisQu’ils allaient au pas militaire,Nous marchâmes par rang de dix.
« Passant les fleuves à la nageQuand ils avaient rompu les ponts,Quelques herbes pour tout carnage,N’avançant que par faibles bonds,
« Perdant à tout moment haleine…Enfin une nuit ces démonsCampèrent au fond d’une plaineEntre des forêts et des monts,
« Là nous les guettâmes à l’aise,Car ils dormaient pour la plupart.Nos yeux pareils à de la braiseBrillaient autour de leur rempart,
« Et le bruit sec de nos dents blanchesQu’attendaient des festins si beauxFaisait cliqueter dans les branchesLe bec avide des corbeaux.
« L’aurore éclate. Une fanfareÉpouvantable met sur piedLa troupe entière qui s’effare.Chacun s’équipe comme il sied.
« Derrière les hautes futaiesNous nous sommes dissimulésTandis que les prochaines haiesCachent les corbeaux affolés.
« Le soleil qui monte commenceA brûler. La terre a frémi.Soudain une clameur immenseA retenti. C’est l’ennemi !
« C’est lui, c’est lui ! Le sol résonneSous les pas durs des conquérants.Les polémarques en personneVont et viennent le long des rangs.
« Et les lances et les épéesParmi les plis des étendardsFlambent entre les échappéesDe lumières et de brouillards.
« Sur ce, dans ses courroux épiques.La jeune bande s’avança,Gaie et sereine sous les piques,Et la bataille commença.
« Ah ! ce fut une chaude affaire :Cris confus, choc d’armes, le toutPendant une journée entière,Sous l’ardeur rouge d’un ciel d’août.
« Le soir. – Silence et calme. A peineUn vague moribond tardifCrachant sa douleur et sa haineDans un hoquet définitif ;
« A peine, au lointain gris, le tristeAppel d’un clairon égaré.Le couchant d’or et d’améthysteS’éteint et brunit par degré.
« La nuit tombe. Voici la lune !Elle cache et montre à moitiéSa face hypocrite comme uneComplice feignant la pitié.
« Nous autres qu’un tel souci laisseEt laissera toujours très cois,Nous n’avons pas cette faiblesse,Car la faim nous chasse du bois,
« Et nous avons de quoi repaîtreCet impérial appétit,Le champ de bataille sans maîtreN’étant ni vide ni petit.
« Or, sans plus perdre en phrases vainesDont quelque sot serait jalouxCette heure de grasses aubaines,Buvons et mangeons, nous, les Loups ! »
Versification
- Forme
- 31 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 31(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 31 quatrains
- Mots à la rime
- a bataille / ripaille féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquea pattes / plates féminine, classiqueb mous / roux masculine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb mâchant / méchant masculine, classiquea coule / soûle féminine, classiqueb vraiment / compliment masculine, classiquea reproche / approche féminine, classiqueb pas masculine, classiquea relâches / lâches féminine, classiqueb fanfarons / poltrons masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb jours / tambours masculine, classiquea ensuite / fuite féminine, classiqueb métal / natal masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb flottant / pourtant masculine, classiquea glaives / rêves féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea fouette / mouette féminine, classiqueb pareils / vermeils masculine, classiquea hautaines / chaînes féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquea cohorte / sorte féminine, classiqueb bleu / peu masculine, classiquea terre / militaire féminine, classiqueb tandis / dix masculine, classiquea nage / carnage féminine, classiqueb ponts / bonds masculine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb démons / monts masculine, classiquea l’aise / braise féminine, classiqueb plupart / rempart masculine, classiquea blanches / branches féminine, classiqueb beaux / corbeaux masculine, classiquea fanfare / s’effare féminine, classiqueb pied / sied masculine, classiquea futaies / haies féminine, classiqueb dissimulés / affolés masculine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb frémi / l’ennemi masculine, classiquea résonne / personne féminine, classiqueb conquérants / rangs masculine, classiquea épées / échappées féminine, classiqueb étendards / brouillards masculine, classiquea épiques / piques féminine, classiqueb s’avança / commença masculine, classiquea affaire / entière féminine, classiqueb tout / d’août masculine, classiquea peine / haine féminine, classiqueb tardif / définitif masculine, classiquea triste / d’améthyste féminine, classiqueb égaré / degré masculine, classiquea lune / une féminine, classiqueb moitié / pitié masculine, classiquea laisse / faiblesse féminine, classiqueb cois / bois masculine, classiquea repaître / maître féminine, classiqueb appétit / petit masculine, classiquea vaines / aubaines féminine, classiqueb jaloux / Loups masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation scribd.com· Sources