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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes saturniens, 1866

Épilogue

Paul Verlaine· strophes variées, alexandrins, 80 vers

I

Le soleil, moins ardent,‖ luit clair au ciel moins dense.Balancés par un vent‖ automnal et berceur,Les rosiers du jardin‖ s'inclinent en cadence.L'atmosphère ambiante‖ a des baisers de sœur.

La Nature a quitté‖ pour cette fois son trôneDe splendeur, d'ironie‖ et de sérénité :Clémente, elle descend,‖ par l'ampleur de l'air jaune,Vers l'homme, son sujet‖ pervers et révolté.

Du pan de son manteau‖ que l'abîme constelle,Elle daigne essuyer‖ les moiteurs de nos fronts,Et son âme éternelle‖ et sa forme immortelleDonnent calme et vigueur‖ à nos cœurs mous et prompts.

Le frais balancement‖ des ramures chenues,L'horizon élargi‖ plein de vagues chansons,Tout, jusqu'au vol joyeux‖ des oiseaux et des nues,Tout, aujourd'hui, console‖ et délivre. – Pensons.

II

Donc, c'en est fait. Ce livre‖ est clos. Chères IdéesQui rayiez mon ciel gris‖ de vos ailes de feuDont le vent caressait‖ mes tempes obsédées,Vous pouvez revoler‖ devers l'Infini bleu !

Et toi, Vers qui tintais,‖ et toi, Rime sonore,Et vous, Rythmes chanteurs,‖ et vous, délicieux,Ressouvenirs, et vous,‖ Rêves, et vous encore,Images qu'évoquaient‖ mes désirs anxieux,

Il faut nous séparer.‖ Jusqu'aux jours plus propicesOù nous réunira‖ l'Art, notre maître, adieu,Adieu, doux compagnons,‖ adieu, charmants complices !Vous pouvez revoler‖ devers l'Infini bleu.

Aussi bien, nous avons‖ fourni notre carrière,Et le jeune étalon‖ de notre bon plaisir,Tout affolé qu'il est‖ de sa course première,A besoin d'un peu d'ombre‖ et de quelque loisir.

– Car toujours nous t'avons‖ fixée, ô Poésie,Notre astre unique et notre‖ unique passion,T'ayant seule pour guide‖ et compagne choisie,Mère, et nous méfiant‖ de l'Inspiration.

III

Ah ! l'Inspiration‖ superbe et souveraine,L'Égérie aux regards‖ lumineux et profonds,Le Genium commode‖ et l'Erato soudaine,L'Ange des vieux tableaux‖ avec des ors au fond,

La Muse, dont la voix‖ est puissante sans doute,Puisqu'elle fait d'un coup‖ dans les premiers cerveaux,Comme ces pissenlits‖ dont s'émaille la route,Pousser tout un jardin‖ de poèmes nouveaux,

La Colombe, le Saint‖-Esprit, le saint Délire,Les Troubles opportuns,‖ les Transports complaisants,Gabriel et son luth,‖ Apollon et sa lyre,Ah ! l'Inspiration,‖ on l'invoque à seize ans !

Ce qu'il nous faut à nous,‖ les Suprêmes PoètesQui vénérons les Dieux‖ et qui n'y croyons pas,À nous dont nul rayon‖ n'auréola les têtes,Dont nulle Béatrix‖ n'a dirigé les pas,

À nous qui ciselons‖ les mots comme des coupesEt qui faisons des vers‖ émus très froidement,À nous qu'on ne voit point‖ les soirs aller par groupesHarmonieux au bord‖ des lacs et nous pâmant,

Ce qu'il nous faut à nous,‖ c'est, aux lueurs des lampes,La science conquise‖ et le sommeil dompté,C'est le front dans les mains‖ du vieux Faust des estampes,C'est l'Obstination‖ et c'est la Volonté !

C'est la Volonté sainte,‖ absolue, éternelle,Cramponnée au projet‖ comme un noble condorAux flancs fumants de peur‖ d'un buffle, et d'un coup d'aileEmportant son trophée‖ à travers les cieux d'or !

Ce qu'il nous faut à nous,‖ c'est l'étude sans trêve,C'est l'effort inouï,‖ le combat nonpareil,C'est la nuit, l'âpre nuit‖ du travail, d'où se lèveLentement, lentement,‖ l'Œuvre, ainsi qu'un soleil !

Libre à nos Inspirés,‖ cœurs qu'une oeillade enflamme,D'abandonner leur être‖ aux vents comme un bouleau ;Pauvres gens ! l'Art n'est pas‖ d'éparpiller son âme :Est-elle en marbre, ou non,‖ la Vénus de Milo ?

Nous donc, sculptons avec‖ le ciseau des PenséesLe bloc vierge du Beau,‖ Paros immaculé,

Et faisons-en surgir‖ sous nos mains empresséesQuelque pure statue‖ au péplos étoilé,

Afin qu'un jour, frappant‖ de rayons gris et rosesLe chef-d'œuvre serein,‖ comme un nouveau Memnon,L'Aube-Postérité,‖ fille des Temps moroses,Fasse dans l'air futur‖ retentir notre nom !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
20[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a dense / cadence féminine, classiqueb berceur / sœur masculine, classiquea trône / jaune féminine, classiqueb sérénité / révolté masculine, classiquea constelle / immortelle féminine, classiqueb fronts / prompts masculine, classiquea chenues / nues féminine, classiqueb chansons / Pensons masculine, classiquea Idées / obsédées féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb délicieux / anxieux masculine, classiquea propices / complices féminine, classiqueb adieu / bleu masculine, classiquea carrière / première féminine, classiqueb plaisir / loisir masculine, classiquea Poésie / choisie féminine, classiqueb passion / l'Inspiration masculine, classiquea souveraine / soudaine féminine, classiqueb profonds / fond masculine, non classiquea doute / route féminine, classiqueb cerveaux / nouveaux masculine, classiquea Délire / lyre féminine, classiqueb complaisants / ans masculine, classiquea Poètes / têtes féminine, classiqueb pas masculine, classiquea coupes / groupes féminine, classiqueb froidement / pâmant masculine, classiquea lampes / estampes féminine, classiqueb dompté / Volonté masculine, classiquea éternelle / d'aile féminine, classiqueb condor / d'or masculine, classiquea trêve / lève féminine, classiqueb nonpareil / soleil masculine, classiquea enflamme / âme féminine, classiqueb bouleau / Milo masculine, classiquea Pensées / empressées féminine, classiqueb immaculé / étoilé masculine, classiquea roses / moroses féminine, classiqueb Memnon / nom masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation wikisource.org· Sources