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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes saturniens, 1866

Nocturne parisien

Paul Verlaine· 8 distiquess, alexandrins, 106 vers

À Edmond Lepelletier

Roule, roule ton flot‖ indolent, morne Seine. —Sous tes ponts qu'environne‖ une vapeur malsaineBien des corps ont passé,‖ morts, horribles, pourris,Dont les âmes avaient‖ pour meurtrier Paris.Mais tu n'en traînes pas,‖ en tes ondes glacées,Autant que ton aspect‖ m'inspire de pensées !

Le Tibre a sur ses bords‖ des ruines qui fontMonter le voyageur‖ vers un passé profond,Et qui, de lierre noir‖ et de lichen couvertes,Apparaissent, tas gris,‖ parmi les herbes vertes.Le gai Guadalquivir‖ rit aux blonds orangersEt reflète, les soirs,‖ des boléros légers.Le Pactole a son or,‖ le Bosphore a sa riveOù vient faire son kief‖ l'odalisque lascive.Le Rhin est un burgrave,‖ et c'est un troubadourQue le Lignon, et c'est‖ un ruffian que l'Adour.Le Nil, au bruit plaintif‖ de ses eaux endormies,Berce de rêves doux‖ le sommeil des momies.

Le grand Meschascébé,‖ fier de ses joncs sacrés,Charrie augustement‖ ses îlots mordorés,Et soudain, beau d'éclairs,‖ de fracas et de fastes,Splendidement s'écroule‖ en Niagaras vastes.L'Eurotas, où l'essaim‖ des cygnes familiersMêle sa grâce blanche‖ au vert mat des lauriers,Sous son ciel clair que raie‖ un vol de gypaète,Rhythmique et caressant,‖ chante ainsi qu'un poète.Enfin, Ganga, parmi‖ les hauts palmiers tremblantsEt les rouges padmas,‖ marche à pas fiers et lentsEn appareil royal,‖ tandis qu'au loin la fouleLe long des temples va‖ hurlant, vivante houle,Au claquement massif‖ des cymbales de bois,Et qu'accroupi, filant‖ ses notes de hautbois,Du saut de l'antilope‖ agile attendant l'heure,Le tigre jaune au dos‖ rayé s'étire et pleure.

— Toi, Seine, tu n'as rien.‖ Deux quais, et voilà tout,Deux quais crasseux, semés‖ de l'un à l'autre boutD'affreux bouquins moisis‖ et d'une foule insigneQui fait dans l'eau des ronds‖ et qui pêche à la ligne.Oui, mais quand vient le soir,‖ raréfiant enfinLes passants alourdis‖ de sommeil ou de faim,Et que le couchant met‖ au ciel des taches rouges,Qu'il fait bon aux rêveurs‖ descendre de leurs bougesEt, s'accoudant au pont‖ de la Cité, devantNotre-Dame, songer,‖ cœur et cheveux au vent !

Les nuages, chassés‖ par la brise nocturne,Courent, cuivreux et roux,‖ dans l'azur taciturne.Sur la tête d'un roi‖ du portail, le soleil,Au moment de mourir,‖ pose un baiser vermeil.L'hirondelle s'enfuit‖ à l'approche de l'ombre,Et l'on voit voleter‖ la chauve-souris sombre.Tout bruit s'apaise autour.‖ À peine un vague sonDit que la ville est là‖ qui chante sa chanson,Qui lèche ses tyrans‖ et qui mord ses victimes ;Et c'est l'aube des vols,‖ des amours et des crimes.— Puis, tout à coup, ainsi‖ qu'un ténor effaréLançant dans l'air bruni‖ son cri désespéré,Son cri qui se lamente‖ et se prolonge, et crie,Éclate en quelque coin‖ l'orgue de Barbarie :Il brame un de ces airs,‖ romances ou polkas,Qu'enfants nous tapotions‖ sur nos harmonicasEt qui font, lents ou vifs,‖ réjouissants ou tristes,Vibrer l'âme aux proscrits,‖ aux femmes, aux artistes.C'est écorché, c'est faux,‖ c'est horrible, c'est dur,Et donnerait la fièvre‖ à Rossini, pour sûr ;Ces rires sont traînés,‖ ces plaintes sont hachées ;Sur une clef de sol‖ impossible juchées,Les notes ont un rhume‖ et les do sont des la,Mais qu'importe ! l'on pleure‖ en entendant cela !Mais l'esprit, transporté‖ dans le pays des rêves,Sent à ces vieux accords‖ couler en lui des sèves ;La pitié monte au cœur‖ et les larmes aux yeux,Et l'on voudrait pouvoir‖ goûter la paix des cieux,Et dans une harmonie‖ étrange et fantastiqueQui tient de la musique‖ et tient de la plastique,L'âme, les inondant‖ de lumière et de chant,Mêle les sons de l'orgue‖ aux rayons du couchant !

— Et puis l'orgue s'éloigne,‖ et puis c'est le silence,Et la nuit terne arrive,‖ et Vénus se balanceSur une molle nue‖ au fond des cieux obscurs ;On allume les becs‖ de gaz le long des murs,Et l'astre et les flambeaux‖ font des zigzags fantasquesDans le fleuve plus noir‖ que le velours des masques ;Et le contemplateur‖ sur le haut garde-fouPar l'air et par les ans‖ rouillé comme un vieux souSe penche, en proie aux vents‖ néfastes de l'abîme.Pensée, espoir serein,‖ ambition sublime,Tout, jusqu'au souvenir,‖ tout s'envole, tout fuit,Et l'on est seul avec‖ Paris, l'Onde et la Nuit !

— Sinistre trinité !‖ De l'ombre dures portes !Mané-Thécel-Pharès‖ des illusions mortes !Vous êtes toutes trois,‖ ô Goules de malheur,Si terribles, que l'Homme,‖ ivre de la douleurQue lui font en perçant‖ sa chair vos doigts de spectre,L'Homme, espèce d'Oreste‖ à qui manque une Électre,Sous la fatalité‖ de votre regard creuxNe peut rien et va droit‖ au précipice affreux ;Et vous êtes aussi‖ toutes trois si jalousesDe tuer et d'offrir‖ au grand Ver des épousesQu'on ne sait que choisir‖ entre vos trois horreurs,Et si l'on craindrait moins‖ périr par les terreursDes Ténèbres que sous‖ l'Eau sourde, l'Eau profonde,Ou dans tes bras fardés,‖ Paris, reine du monde !

— Et tu coules toujours,‖ Seine, et, tout en rampant,Tu traînes dans Paris‖ ton cours de vieux serpent,De vieux serpent boueux,‖ emportant vers tes havresTes cargaisons de bois,‖ de houille et de cadavres !

Versification

Forme
8 distiquess (distiques)
Rimes
53((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
8 distiquess
Mots à la rime
a Seine / malsaine féminine, classiqueb pourris / Paris masculine, classiquec glacées / pensées féminine, classiquea font / profond masculine, classiqueb couvertes / vertes féminine, classiquec orangers / légers masculine, classiqued rive / lascive féminine, classiquee troubadour / l'Adour masculine, classiquef endormies / momies féminine, classiquea sacrés / mordorés masculine, classiqueb fastes / vastes féminine, classiquec familiers / lauriers masculine, classiqued gypaète / poète féminine, classiquee tremblants / lents masculine, classiquef foule / houle féminine, classiqueg bois / hautbois masculine, classiqueh l'heure / pleure féminine, classiquea tout / bout masculine, classiqueb insigne / ligne féminine, classiquec enfin / faim masculine, classiqued rouges / bouges féminine, classiquee devant / vent masculine, classiquea nocturne / taciturne féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiqued son / chanson masculine, classiquee victimes / crimes féminine, classiquef effaré / désespéré masculine, classiqueg crie / Barbarie féminine, classiqueh polkas / harmonicas masculine, classiquei tristes / artistes féminine, classiquej dur / sûr masculine, classiquek hachées / juchées féminine, classiquel la / cela masculine, classiquem rêves / sèves féminine, classiquen yeux / cieux masculine, classiqueo fantastique / plastique féminine, classiquep chant / couchant masculine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb obscurs / murs masculine, classiquec fantasques / masques féminine, classiqued garde-fou / sou masculine, classiquee l'abîme / sublime féminine, classiquef fuit / Nuit masculine, classiquea portes / mortes féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquec spectre / Électre féminine, classiqued creux / affreux masculine, classiquee jalouses / épouses féminine, classiquef horreurs / terreurs masculine, classiqueg profonde / monde féminine, classiquea rampant / serpent masculine, classiqueb havres / cadavres féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

106 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation wikisource.org· Sources