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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Romances sans paroles, 1870

Birds in the night

Paul Verlaine· 21 quatrains, décasyllabes, 84 vers

Vous n’avez pas eu‖ toute patience,Cela se comprend‖ par malheur, de reste ;Vous êtes si jeune !‖ Et l’insouciance,C’est le lot amer‖ de l’âge céleste !

Vous n’avez pas eu‖ toute la douceur,Cela par malheur‖ d’ailleurs se comprend ;Vous êtes si jeune,‖ ô ma froide sœur,Que votre cœur doit‖ être indifférent !

Aussi, me voici‖ plein de pardons chastes,Non, certes ! joyeux,‖ mais très calme en sommeBien que je déplore,‖ en ces mois néfastes,D’être, grâce à vous,‖ le moins heureux homme.

Et vous voyez bien‖ que j’avais raisonQuand je vous disais,‖ dans mes moments noirs,Que vos yeux, foyers‖ de mes vieux espoirs,Ne couvaient plus rien‖ que la trahison.

Vous juriez alors‖ que c’était mensongeEt votre regard‖ qui mentait lui-mêmeFlambait comme un feu‖ mourant qu’on prolonge,Et de votre voix‖ vous disiez : « Je t’aime ! »

Hélas ! on se prend‖ toujours au désirQu’on a d’être heureux‖ malgré la saison…Mais ce fut un jour‖ plein d’amer plaisir,Quand je m’aperçus‖ que j’avais raison !

Aussi bien pourquoi‖ me mettrais-je à geindre ?Vous ne m’aimiez pas,‖ l’affaire est conclue,Et, ne voulant pas‖ qu’on ose me plaindre,Je souffrirai d’une‖ âme résolue.

Oui ! je souffrirai,‖ car je vous aimais !Mais je souffrirai‖ comme un bon soldatBlessé qui s’en va‖ dormir à jamais,Plein d’amour pour quelque‖ pays ingrat.

Vous qui fûtes ma‖ Belle, ma Chérie,Encor que de vous‖ vienne ma souffrance,N’êtes-vous donc pas‖ toujours ma Patrie,Aussi jeune, aussi‖ folle que la France ?

Or, je ne veux pas —‖ le puis-je d’abord ?Plonger dans ceci‖ mes regards mouillés.Pourtant mon amour‖ que vous croyez mortA peut-être enfin‖ les yeux dessillés.

Mon amour qui n’est‖ que ressouvenance,Quoique sous vos coups‖ il saigne et qu’il pleureEncore et qu’il doive,‖ à ce que je pense,Souffrir longtemps jusqu’‖à ce qu’il en meure,

Peut-être a raison‖ de croire entrevoirEn vous un remords‖ qui n’est pas banal,Et d’entendre dire,‖ en son désespoir,À votre mémoire :‖ ah ! fi ! que c’est mal !

Je vous vois encor.‖ J’entr’ouvris la porte.Vous étiez au lit‖ comme fatiguée.Mais, ô corps léger‖ que l’amour emporte,Vous bondîtes nue,‖ éplorée et gaie.

Ô quels baisers, quels‖ enlacements fous !J’en riais moi-même‖ à travers mes pleurs.Certes, ces instants‖ seront, entre tousMes plus tristes, mais‖ aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir‖ de votre sourireEt de vos bons yeux‖ en cette occurrenceEt de vous enfin,‖ qu’il faudrait maudire,Et du piège exquis,‖ rien que l’apparence.

Je vous vois encore !‖ En robe d’étéBlanche et jaune avec‖ des fleurs de rideaux.Mais vous n’aviez plus‖ l’humide gaîtéDu plus délirant‖ de tous nos tantôts.

La petite épouse‖ et la fille aînéeÉtait reparue‖ avec la toiletteEt c’était déjà‖ notre destinéeQui me regardait‖ sous votre voilette.

Soyez pardonnée !‖ Et c’est pour celaQue je garde, hélas !‖ avec quelque orgueil,En mon souvenir‖ qui vous cajolaL’éclair de côté‖ que coulait votre œil.

Par instants je suis‖ le pauvre navireQui court démâté‖ parmi la tempêteEt, ne voyant pas‖ Notre-Dame luire,Pour l’engouffrement‖ en priant s’apprête.

Par instants je meurs‖ la mort du pécheurQui se sait damné‖ s’il n’est confessé,Et, perdant l’espoir‖ de nul confesseur,Se tord dans l’Enfer,‖ qu’il a devancé.

Ô mais ! par instants,‖ j’ai l’extase rougeDu premier chrétien,‖ sous la dent rapace,Qui rit à Jésus‖ témoin, sans que bougeUn poil de sa chair,‖ un nerf de sa face !

Bruxelles-Londres. — Septembre ‒ octobre 1872.

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
20(abab) 1(abba)
Mètre
Décasyllabes· profil 5÷5
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a patience / l’insouciance féminine, classiqueb reste / céleste féminine, classiquea douceur / sœur masculine, classiqueb comprend / indifférent masculine, classiquea chastes / néfastes féminine, classiqueb somme / homme féminine, classiquea raison / trahison masculine, classiqueb noirs / espoirs masculine, classiquea mensonge / prolonge féminine, classiqueb lui-même / t’aime féminine, classiquea désir / plaisir masculine, classiqueb saison / raison masculine, classiquea geindre / plaindre féminine, classiqueb conclue / résolue féminine, classiquea aimais / jamais masculine, classiqueb soldat / ingrat masculine, classiquea Chérie / Patrie féminine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquea d’abord / mort masculine, classiqueb mouillés / dessillés masculine, classiquea ressouvenance / pense féminine, classiqueb pleure / meure féminine, classiquea entrevoir / désespoir masculine, classiqueb banal / mal masculine, classiquea porte / emporte féminine, classiqueb fatiguée / gaie féminine, classiquea fous / tous masculine, équivalenteb pleurs / meilleurs masculine, classiquea sourire / maudire féminine, classiqueb occurrence / l’apparence féminine, classiquea d’été / gaîté masculine, classiqueb rideaux / tantôts masculine, classiquea aînée / destinée féminine, classiqueb toilette / voilette féminine, classiquea cela / cajola masculine, classiqueb orgueil / œil masculine, classiquea navire / luire féminine, classiqueb tempête / s’apprête féminine, classiquea pécheur / confesseur masculine, classiqueb confessé / devancé masculine, classiquea rouge / bouge féminine, classiqueb rapace / face féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1902· numérisation wikisource.org· Sources