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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1867

Complainte de Berezowski

(Air de Fualdès)

Paul Verlaine· heptasyllabes et octosyllabes, 126 vers

I

Gens de Brives-la-GaillardDe Pantin, de TombouctouVenez apprendre de nousJusqu'où le crime s'hazarde.Oyez, gens des nationsVenus pour l'Exposition.

II

Napoléon-le-TroisièmeÀ visiter les Beaux-ArtsAvait invité le CzarAlexandre-le-Deuxième.À ses côtés on admirLe grand duc et Vladimir.

III

On passa une grand' revueDans de Boulogne-le-BoisNi hommes ni femm'tous roisEn casque et en grande tenueMême que sur leurs sommetsIls avaient tous leurs plumets.

IV

Les Cent-gardes et les GuidesLes Chasseurs et les TurcosEn turbans de calicotsAvaient des airs intrépides.Tous brandissent leurs drapeauxTroués à Solférino.

V

Les Zouaves de la garde,Les artilleurs, les pompiers,Et même les infirmiersDéfilèrent sous les arbres,Avec un chic martialQui fait réfléchir Bismark.

VI

Et la foule enthousiasteS'écrie : Vive l'Empereur !Sauf d'avocats en fureurComme ça arrive dans c'te casteQui s'écrient des Rois au nez« Viv' les lanciers polonais ! »

VII

Pas très loin de la cascadeLes souverains ont filé(Aussitôt le défilé)Dans les carosses de parade.L'Emp'reur, ce second César,Est dans le mêm' que le Czar.

VIII

Soudain du sein de la fouleSort un jeune homme agitéDépourvu d'humanitéEt qui sous ses pieds la foule,Et qui tire un pistoletD'la doublure de son gilet.

IX

Heureusement qu'à la portièreGaloppe un jeune écuyerBrave, galant et qui estL'ange de la France entière.Il comprend à d'mi mot, carC'est le gendre de Mocquard.

X

Le coup part, le ch'val se cabreEt r'çoit la charge dans l'naseau.L'effroi s'répand aussitôt.Un général tire son sabre.La ball’ que le Czar éviteCouvr'de sang le Czarewit…ch !

XI

Lors tout de suit' ce bon père« Êtes-vous tués, mes fistons ? »— Non, papa, vous êtes bien bon.— Ni vous non plus, je l'espère,Ce n'est pas du sang royal,Mais c'est du sang d'animal.

XII

Notr'Emp'reur qui jamais n'trembleSe levant de son séantDit : « Il fallait que céansNous vissions le feu ensemble. »Puis d'son fiacre de galaIl dit : « Arrêtez c'gas-là ! »

XIII

Pendant c'temps-là l'arme éclateD'horreur pour ce noir dessein.La main gauch' de l'assassinEn devient tout écarlate.La foule empoigne tout c'quiPut s'prendre de Berezowski.

XIV

L'chef de la police secrèteArrive avec ses agents ;Il le tire des mains d'ces gensEt dans un remise le jetteEt dit : « Les morceaux sont bonsPour être mis en prison. »

XV

M'sieur Rouher prend un'voiturePuis il enfil' son pal'tot.Et puis il se rend aussitôtAu dépôt d'la Préfecture.Et lui dit : « Jeune étrangerJe vais vous interroger. »

XVI

« Possédez-vous des complices ?Dit l'ministre avec douceur.L'autre lui répond ! Et ta sœur ? »Sans respect pour la justiceDût-on de coups me rouerJ'en ai pas, M. Rouher.

XVII

Où avez-vous pris cette arme ?— J'vais vous l'dire, car je suis franc,Elle m'a coûté neuf francs.Je l'jure devant les gendarmesMême qu'il m'a dit l'arq'busier,Faut pas qu'vous en abusiez.

XVIII

Continuant sa semonce,Rouher, toujours plein de douceur,Dit : « Vous pouviez tuer l'Empereur.— Non ! que lui répond ce monstre :La balle d'un PolonaisNe peut se tromper jamais.

XIX

Le soir bal à l'AmbassadeRaimbaud r'çut la croix d'honneurEt pour comble de bonheurDe l'Empereur l'embrassadeEt la plaqu' de StanislasPendant qu'l'autre est à Mazas.

XX

On mande le vétérinairePrès du cheval de Raimbaux.Il lui trouve les reins beauxMais l'air valétudinaire.Marx prétendait qu'il est mort,Maillard dit qu'il vit encor.

Morale

Dans cette histoire fâcheuseLa Pologne n'est pour rien.Le troupeau se porte bienMalgré la brebis galeuse.Donc, pas d'exagération,Et vive Napoléon !

Vand C°.

Versification

Mètre
Heptasyllabes et octosyllabes (102 de 7, 23 de 8, 1 de 9)· profil 7, 8, 9i

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Revue Verlaine, Paris, Classiques GARNIER, 1996· Sources