Varia, 1867
Complainte de l’assassinat de la forêt de fontainebleau
— Air de Fualdès. —
I
C'est à vous que je m'adresseBourgeois de FontainebleauPour vous peindre le tableauD'la grande indélicatesseQu'a faite madam' FrigardSur la route de Franchard.
II
Cette personne insensibleVint à Paris récemmentPour y gagner de l'argentPar tous les moyens possibles ;Ce qui fit qu'elle fréquentaLes dam's du quartier Bréda.
III
Elle y connut Sidonie,Un' second' Manon Lescaut,Qui lui payait son écotÀ chaqu' nouvelle infamie.On dit mêm' qu'ell' lui cherchaitChaqu'jour un autre… monsieur.
IV
Pour couvrir son industrieEt s'établir décemment,Ell' prend à tempéramentUn commerc' de fruiterie.Mais ell' n'avait pas de quoiPayer les hommes de loi.
V
Alor pour purger son compte,Ell' song', dans sa méchanc'téQue l'autre a d'l'argent d'côtéDans l'sein du Compte d'escompte,Et s'dit : C'est tout ce qu'il me fautEn commettant quelques faux.
VI
Puis elle invit' sa compagne,Dans son cynisme hideux,À s'en aller toutes deuxFaire un tour à la campagne.Comme il faisait un beau cielÇa parut tout naturel.
VII
Quoiqu'ell' jouât bien son rôleEn assouvissant sa faim,L'aubergiste, homme très-fin,Lui trouva l'air un peu drôle.Qu'on vienne après c' renseignementNier le pressentiment.
VIII
Madam' Mertens sans défianceFit honneur à ce repasQu'elle ne digéra pas,Comm' l'a prouvé la science ;Entre autr's ces pommes de terr'Qu'on leur fit payer très-cher.
IX
Si bien qu'la pauvre gourmandeQuand on alla s' promener,Au guid' qui voulait les m'nerRépondit : Je me l'demande !Elle était d' très-bonne humeurÀ preuv' qu'ell' cueillait des fleurs.
X
Bientô', tout' tremblant' de fièvre,La Frigard plein' d'entregentRevient sans aucun argentEt s'en va chez un orfèvre ;Puis d'un air assez peu francEll' change un billet d' cent francs.
XI
Pendant trois jours — Chos' qui navre ! —Un cocher dans la forêtVit une femm' qui dormait,Mais ce n'était qu'un cadavre :Et tous fur'nt bientôt certainsQue c'était madam' Mertens.
XII
Trois centimètres d'insectesLa couvraient de toutes partsEt cet ange aux doux regardsN'était plus qu'un affreux spectre.Seul' son ombrelle au soleilAvait fait croire au sommeil.
XIII
Mais — comble de maladresse ! —La Frigard sans se méfierChez l'honnête bijoutierAvait laissé son adresse ;Et ce morceau de papierSuffit pour la faire épier.
XIV
L'habile agent, monsieur Claude,La voit toucher des coupons,Et conclut qu'ils n' sont pas bonsEt soupçonne quelque fraude ;Et rempli d'un zèle ardentIl la fait mettre dedans.
XV
Aussitôt elle est traduiteDevant la Cour de Melun ;Les juges, l'autre après l'un,L'interrog'nt sur sa conduite ;Malgré son toupet d'enfer,Ils trouv'nt que ça n'est pas clair.
XVI
Alors le procès commenceEt aussi un' grande émotionEt malgré l'ExpositionIl y vient une foule immense.On réserv' dans l'monumentDes plac's au sexe charmant.
XVII
Enfreignant toute défense,On se press', quoiqu'il fass' chaud,Ce fameux maîtr' LachaudEst au banc de la défense ;Et cette célébritéPleure avec facilité.
XVIII
La Frigard avec colère,Quand on lui parl' du forfait,Dit : C'est Williams qu'a tout fait.Recherchez cette [sic] insulaire.Mais cet enfant d'AlbionN’était qu’une invention.
XIX
Comme dans l'affaire Lafarge,On procède avec grand soin ;On interrog' des témoinsÀ charge et même à déchargeEt des médecins légauxPortant de sombres bocaux.
XX
On exhibe, entre les pièces,Un photographique albumPlein d'un immoral parfumEt d'cartes de toute espèce.On voit parmi les viveursDes officiers supérieurs.
XXI
Delarue, élèv' sublimeDe Saint-Omer et de Biard,Fait l'éloge de son artEt prouve amplement le crime ;Et Lasserr' d'amour tremblantEst un témoin accablant.
XXII
Cet expert des plus lucidesDonne comme un fait certainQue l'infortuné MertensAvait les p plus rapidesEt que l'autre avait les oBien plus ronds et bien plus gros.
XXIII
Mais on va l'ver la séance,L' plaidoyer étant fini.Monsieur le chef du juryDit : Sur mon âme et conscience,Je le déclare aujourd'hui.Est-elle coupable ? Oui.
XXIV
Aux travaux qu'on fait de forceOn la condamne pour toujours.Il n' lui reste plus que l' recours ;Mais ell' n' mord pas à l'amorce.Car elle a tout c'qui lui faut ;Sans ça, ça s'rait l'échafaud.
Morale
De cette histoire si tristeLa morale la voici :C'est qu'on en f'ra des récitsDont frémira la touriste ;Et que jamais le bonheurNe s' trouv' dans le déshonneur.
Post-Scriptum
Qu'apprends-je par la chronique ?La Frigard fait des aveux.Mais qu' Sidonie aux longs cheveuxSoit mort' par l'acide prussiqueOu par la strangulation,C'est un' bien mauvaise action.
X***.
Versification
- Mètre
- Heptasyllabes et octosyllabes (137 de 7, 18 de 8, 1 de 6)· profil 7, 8
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Revue Verlaine, Paris, Classiques GARNIER, 1996· Sources