Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
A Cloris
S’il est vray, Cloris, que tu m’aymes,Mais j’entens que tu m’ay mes bien,Je ne croy point que les roys mesmesAyent un heur comme le mien.Que la mort seroit importuneDe venir changer ma fortuneA la felicité des dieux !Tout ce qu’on dit de l’ambroisieNe touche point ma fantaisie,Au prix des graces de tes yeux.
Sur mon ame, il m’est impossibleDe passer un jour sans te voirQu’avec un tourment plus sensibleQu’un damné n’en sçauroit avoir.Le sort, qui menaça ma vieQuand les cruautez de l’envieMe firent esloigner du roy,M’exposant à tes yeux en proye,Me donna beaucoup plus de joyeQu’il ne m’avoit donné d’effroy.
Que je me pleus dans ma misere !Quej’aymay mon bannissement !Mes ennemis ne valent guereDe me traicter si doucement.Cloris, prions que leur maliceFasse bien durer mon suppliceJe ne veux point partir d’icy ;Quoy que mon innocence endure,Pourveu que ton amour me dure,Que mon exil me dure aussi.
Je jure l’amour et sa flameQue les doux regards de ClorisMe font desjà trembler dans l’ameQuand on me parle de Paris.Insensé ! je commence à craindreQue mon prince me va contraindreA souffrir que je sois remis.Vous, qui le mistes en cholere,Si vous l’empeschez de le faireVous n’estes plus mes ennemis.
Toy qui si vivement pourchassesLes remedes de mon retour,Prens bien garde, quoy que tu fasses,De ne point fascher mon amour.Arreste un peu ; rien ne me presse.Ton soin vaut moins que ta paresse ;Me bien servir, c’est m’aftliger.Je ne crains que ta diligence,Et prepare de la vengeanceA qui tasche de m’obliger.
Il te semble que c’est un songeD’entendre que je m’ayme icy,Et que le chagrin qui me rongeVienne d’un amoureux soucy ;Tu penses que je ne respireQue de savoir où va l’empire,Que devient ce peuple mutin,Et quand Rome se doit resoudreA faire partir une foudreQui consomme le Palatin.
Toutes ces guerres insensées,Je les trouve fort à propos :Ce ne sont point là les penséesQui s’opposent à mon repos.Quelques maux qu’apportent les armes,Un amant verse peu de larmesPour fléchir le courroux divin ;Pourveu que Cloris m’accompagne,Il me chaut peu que l’AllemagneSe noye de sang ou de vin.
Et, combien qu’un appas funesteMe traîne aux pompes de la cour,Et que tu sçais bien qu’il me resteUn soin d’y retourner un jour ;Quoy que la fortune appaiséeSe rendist à mes vœux aisée,Aujourd’huy je ne pense pas,Soit-il le roy qui me rappelle,Que je puisse m’esloigner d’elleSans trouver la mort sur mes pas.
Mon esprit est forcé de suivreL’aymant de son divin pouvoir,Et tout ce que j’appelle vivre,C’est de luy parler et la voir.Quand Cloris me faict bon visage,Les tempestes sont sans nuage,L’air le plus orageux est beau ;Je ris quand le tonnerre gronde,Et ne croy point que tout le mondeSoit capable de mon tombeau.
La felicité la plus rareQui flatte mon affection,C’est que Cloris n’est point av areDe caresse et de passion.Le bon-heur nous tourne en coustume ;Nos plaisirs sont sans amertume,Nous n’avons ny courroux ny fard ;Nos trames sont toutes de soye,Et la Parque, après tant de joye,Ne les peut achever que tard.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources