Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Elegie, a M. de c…
Quand la Divinité, qui formoit ton essence,Vid arriver le temps au poinct de ta naissance,Elle choisit au Ciel son plus heureux flambeau,Et mit dans un beau corps un esprit aussi beau.La trempe que tu pris en arrivant au mondeEstoit du feu, de l’air, de la terre et de l’onde,Immortels elemens, dont les corps si divers,Estrangement meslez, font un seul univers,Et durent enchaisnez parles liens des ames,Selon que le destin a mesuré nos trames :Triste condition, que le sort plus humainNe nous peut asseurer au soir d’estre demain !Ainsi te mit nature au cours de la fortune.Aussi subject que tous à ceste loi commune,D’un naturel fragile et qui se vient rangerA quel poinct que l’humeur le force de changer,Impatient, tardif, injurieux, affable,Despiteux, complaisant, malicieux, aymable,Serf de tes passions et du commun soucy,Des vices des mortels et des vertus aussi,N’attens point qu’en ton nom honteusement j’escriveCe qui ne fut jamais sur la troyenne rive,Que je t’appelle Achile, et que tu sois vantéPar tant de faux exploits qu’on a jadis chanté :Ces poëtes resveurs, par leur plume hypocrite,De tous ces vieux heros ont trompé le mérite,Et sans aucune foy, laissant mille tesmoins,Ils nous en disent plus, mais en font croire moins :Car, du rapport trompeur d’undemy-dieu qu’on nomme,Je douteray s’il fut tant seulement un homme.Mon esprit, plein d’amour et plein de liberté,Sans fard et sans respect t’escrit la verité ;Et, sans aucun dessein d’offencer ou de plaire,Je fais ce que mon sens me conseille de faire.J’escrirois le demon qui du train de tes joursSi difficilement guidoit le jeune cours,Et l’astre dont tu vis la haine si puissanteOpposer tant d’effort à ta vertu naissante ;J’escrirois ton destin avant le doux momentQue pour te faire serf le Ciel te fit amant ;Mais nostre jeune temps laisse aussi peu de marqueQue le vol d’un oyseau ou celuy d’une barque,Et les traicts de ces ans confusement passezPesent au souvenir s’ils n’en sont effacez.Laissant ces jours perdus jusqu’aux premieres forcesQue l’amour vient tenter de ses douces amorces,Mes vers ne discourront que depuis le bon jourQue tu te vins ranger à l’empire d’amour,Et, suyvant ta fureur, tu penseras peut-estreQue dès lors seulement tu commenças à naistre,Que tu ne fus vivant ny d’esprit, ny de corps,Que depuis qu’un bel œil te donna mille morts.Les aymables attraicts dont les yeux d’une dameFirent naistre l’ardeur de ta premiere flammeFurent bien tost vainqueurs, et l’amour qui le prit,Au lieu de te desplaire, obligea ton esprit.Ton naturel ployable, à la premiere atteinte,Souspira son tourment d’une si douce plainte,Et si modestement permit d’estre arresté,Qu’il sembla que tes fers estoient ta liberté :Tant le sort de ta vie, autrement malheureuse,Se trouve pour ton bien de nature amoureuse !En ce destin les maux que le Ciel a versezDans l’erreur de tes jours sans cesse traversezOnt trouvé leur remede, et n’est peine si forteQue par luy ton esprit legerement ne porte.Quand le poison d’amour t’eust une fois charméContre tout autre effort tu fus assez armé :Toute autre passion, au prix mousse et legere,Depuis ne fut en toy que foible et passagere ;Depuis, pour vivre esclave au joug d’une beauté,Ton ame ne fut plus qu’amour, que loyauté.Celle qui gouvernoit ta captive penséeDissimuloit le coup dont elle fut blessée ;La honte et le devoir, et ce fascheux honneur,Ennemis conjurez de tout nostre bonheur,De contraincles froideurs desesperoient son ameQuand ton objet pressant solicitoit sa flame.En ses regards forcez son amour paroissoit,Et par la resistance heureusement croissoit.Tes yeux, dont la fureur avoit changé l’usage,Languissoient estonnez auprès de son visage,Son visage et le tien, plus blanc, frais et vermeilQue le teint de l’Aurore et le front du soleil.Elle estoit à tes yeux plus agreable encoreQue devant le Soleil ne fut jamais l’Aurore.Vostre object en son sexe esgalement pouvoitSe dire le plus beau que la nature avoit.Et les traicts de ta face, aujourd’huy que l’injureDu temps qui change tout a changé ta figure,Uniquement parfaicts, sont punis d’un amourA qui mille beautez font encore la cour.Quelle deust estre alors, et combien plus prisée,Ta face, que le poil n’avoit point deguisée,En sa jeune vigueur, conforme au jeune objectDe la premiere belle à qui tu fus subject !Tu meritois beaucoup, et si l’Amour avareEust frustré ton espoir, il eust été barbare,Indigne que jamais à son sacré brasierAucun amant portast le mirthe et le rosier.Mais ce Dieu, pour t’oster tout subject de te plaindre,La voulut avec toy de mesmes nœuds estraindre,De mutuelle ardeur son esprit enflammaEt rangea son humeur au poinct qu’elle t’ayma.D’un semblable desir vous taschiez à vous plaire ;Ce que l’un desseignoit, l’autre le vouloit faire ;Vous lisiez dans vos fronts ce que vos cœurs disoient,Et de mesmes propos vos ames devisoient.Alors qu’impatient en ta flamme excessive.Tu blasmois le refus de son amour craintive,Son cœur plus que le tien de martyre souffrait,Te refusant du corps ce que l’ame t’offrait ;Ta qualité de marque, aucunement estrange,A son sang populaire et tiré de la fangeNyoit à son espoir les bien heureux accordsQui joignent sous l’hymen deux esprits et deux corps ;Et ce tiltre d’espoux, honteux aux ames fortes,Que par despit du Ciel et de l’amour tu portes,Duysoit mal à ton aage, et, pour vous allier,Il eust fallu la terre au Ciel apparier.Quelquesfois en riant tu m’as compté la festeQue pour vostre nopçage on pensoit toute preste,Lorsque sa parenté ridicule esperoitQu’un accord entre vous ferme demeureroit.Elle, qui seulement d’Amour fut incensée,Ne s’entretint jamais de si folle pensée,Mais contre le destin avec toy se plaignoitQu’à vos desirs esgaux le rang ne se joignoit.Il est vray qu’en l’effort de ceste rage extreme ;Tu pouvois oublier et ta race et toy-mesme,Et l’amant qui, troublé de tel empeschement,Se destourne d’aymer, ayme trop laschement.Mais tu sçavois qu’amour meurt en la jouissance,Qu’il nous travaille plus, moins il a de licence,Qu’en des baisers permis ceste vertu s’endort,Et que le lict d’hymen est le lict de sa mort.
136 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources